
Saturne dévorant son fils, 1636, Rubens
« En tournée avec l’orchestre symphonique de San Francisco, Michael Mann surprit son monde en entrant dans le cimetière français. C’était une après-midi nuageuse de mai. Le cercueil de son frère aîné était encore posé au bord de la fosse. Il s’approcha. Ouvrit son étui noir. Et sortit son alto. Et tandis que le cadavre de Klaus descendait au fond de sa tombe, il interpréta d’une main tremblante un largo vibrant d’émotion, fraternel. Aucun membre de sa famille n’était là pour l’entendre. »
On connaît la terrible lettre de Franz Kafka à son père Hermann, l’écrivain tchèque lui reprochant, dans un mélange de crainte, d’admiration, de dégoût et de culpabilité, d’être un tyran, colérique, omnipotent, méprisant tout à la fois son corps et sa vocation littéraire.
Il semble que le narrateur de Saturne, du Guatémaltèque Eduardo Halfon vivant désormais à Berlin, ait eu également un même modèle de père faisant régner la terreur sur sa famille.
« Que m’avez-vous appris, père ? Quel héritage pourrais-je avoir reçu d’un père qui insultait par son indifférence ? »
Dans ce texte bref et saisissant, rédigé sous la forme d’une lettre, un écrivain hanté par le suicide dénonce l’autoritarisme d’un homme considéré bien davantage comme un supérieur hiérarchique despotique que comme un soutien affectif naturel.
Publiée en 2003, cette novella marquant l’entrée en littérature d’Eduardo Halfon se lit d’une traite, souffle coupé devant la violence de ce qui est révélé.
Est-ce autobiographique ? Est-ce une fiction ?
Peu importe, les coups portent.
Dans la mythologie, Saturne dévore ses enfants, son fils Jupiter finissant cependant par le détrôner.
« Le tyran exige qu’on le respecte, mais ne respecte rien lui-même. il insulte et condamne, mais n’a aucun respect. Si bien que dans toute tyrannie, père, le peuple finit par se soulever. (…) Vous m’avez obligé à m’échapper. Il fallait que je me sauve, que je me change e, insaisissable serpent. Que je m’enfuie. Je voulais vous échapper, père, mais je devais aussi échapper à notre famille. Alors je me suis sauvé. Tous, je vous ai fuis. Mais vous, surtout. J’ai tout abandonné (votre autorité, votre argent, vos idées, même votre religion) et me suis réfugié dans la seule caverne où je le sentais protégé, où je savais pouvoir être totalement coupé de vous. Dans le langage. Il était impératif de m’échapper dans un monde que vous ne fouleriez jamais. Le monde de la mère : le langage, les mots, la littérature. Un monde inaccessible aux géants tels que vous. »
Constellé de récits de suicides d’écrivains, le texte de l’auteur de Tarentule (2024, prix Médicis étranger) s’écrit aux franges de l’abîme.
C’est d’abord Klaus Mann (lire l’essai magistral de Gilles Collard), ayant absorbé une dose mortelle de somnifères – son père refusa d’annuler une tournée de conférences pour se rendre à son enterrement.
Puis Jack London (hypothèse du suicide non dénuée de fondements), Malcom Lowry, R.H. Barlow, Ryunosuke Akutagawa, Alejandra Pizarnik, Andrés Caicedo, Sara Teasdale, Stefan Zweig et son épouse.
Tant d’autres.
Ernest Hemingway, avec le fusil de chasse à double canon de son propre père, se tirant une balle dans la tête (contre-modèle Henry Miller l’adulé des hippies célébrant la beauté et la puissance de ses quatre-vingts ans) : « Déjà atteint d’hypertension, de diabète et d’une inflammation du foie en raison de longues décennies d’alcoolisme, Hemingway avait vu sa santé mentale se détériorer sérieusement à la fin de sa vie. Il enchaînait les dépressions. Souffrait d’un terrible délire de persécution. Peurs et phobies irrationnelles avaient pris possession de lui. Ses pertes de mémoire s’étaient aggravées depuis qu’il avait été traité par électrochocs quelques mois avant sa mort au St Mary’s Hospital, dans le Minnesota. Mais ce fut sans doute son incapacité à écrire qui précipita sa fin. »
Sylvia Plath fut retrouvée morte, à Londres, la tête plongée dans son four, elle avait trente ans, et deux enfants endormis dans la maison où avait vécu l’un de ses poètes préférés, W. B. Yeats.
« Vous avez avoué, père, votre désir de vous venger de moi, poursuit le narrateur de Saturne. C’est ce que vous m’avez crié, vous en souvenez-vous ? Que vous vouliez vous venger de moi. Nous étions en train de déjeuner quand, vous levant brusquement, vous avez avoué votre besoin de vous venger de moi. »
On prend des barbituriques, on ouvre le gaz, on se jette par la fenêtre, on utilise une arme à feu, on dispose son corps sur des rails, on se pend, on se noie, on s’ouvre les veines ou le ventre comme Mishima – un de ses disciples le décapita ensuite avec un sabre.
« Je ne me sens pas latino-américain, père. Vous rappelez-vous ce jour où je vous l’ai dit ? Je ne me sens pas non plus européen. Ni américain, ni polonais, ni arabe. Je ne me sens rien du tout. Et encore moins juif, père. »
Virginia Woolf, Cesare Pavese, Georg Trakl, Primo Levi.
Tant d’autres.
« Vous m’avez abandonné, père, non pas le jour de votre mort mais le jour de ma naissance. Vous êtes mort lorsque je suis né. Je suis venu au monde orphelin, père. »
Traverser un fleuve de morts, entendre et assembler des voix, devenir écrivain.

Eduardo Halfon, Saturne, traduit de l’espagnol (Guatémala) par David Fauquemberg, Quai Voltaire / La Table Ronde, 2026, 75 pages