
Aurore Clément, dans Les Rendez-vous d’Anna, 1978, Chantal Akerman
Les nuits expérimentales est un très beau livre de Christian Thorel sur la passion du cinéma, l’éloge du métier de libraire comme gardien de la mémoire et des gestes libres, ainsi que sur la conscience de la mort.
Le nom de Chantal Akerman y revient souvent – le titre rappelle celui de son film sorti en 1982, Toute une nuit -, comme celui de Roland Barthes, deux endeuillés impossibles, décédés peu de temps après leur mère.
La découverte du cinéma, à Castres, par le futur directeur, avec sa compagne Martine, de la librairie toulousaine Ombres Blanches, fut déterminante en tant que fenêtre ouverte sur le monde, élargissement de sa compréhension, méditation sur le temps.
En fin d’ouvrage, Jean Louis Schefer est cité (L’Homme ordinaire du cinéma) : « Vas-tu souvent au cinéma ? – Je vais souvent dans le temps lui-même : le cinéma est la seule expérience dans laquelle le temps m’est donné comme une perception. Si ce que je retiens d’un film est improbable, soumis au caprice incessant de mon imagination, je suis peut-être sûr d’aller au cinéma à cause de ce temps nouveau dont je pourrais jouir. (…) Il s’agit dans le cinéma d’une expérience nouvelle du temps et de la mémoire qui, à elle seule, forme un être expérimental. »
Christian Thorel se souvient des films, vus et revus, ayant égrainé sa vie.
La politique des auteurs, telle est avec André Bazin, François Truffaut et leurs compagnons de la Nouvelle Vague, ce qui conduit sa façon de considérer les livres à défendre, comme sa cinéphilie.
Avec Les nuits expérimentales, l’auteur de Dans les ombres blanches (Le Seuil, 2015) rend hommage aux cinéastes l’ayant rendu libre.
De culture protestante, Christian Thorel, ayant jeune rêvé de rejoindre comme professionnel le milieu du cinéma, célèbre le miracle de Ordet, et plus largement la figure d’un cinéaste, Carl Theodor Dreyer, croyant en la Présence et en la puissance résurrectionnelle du logos.
L’ami de Jean-Louis Comolli partage avec lui cette conviction : le cinéma est le rappel d’un monde commun, et de notre dignité à tous ; il ne doit pas abaisser, mais élever.
C’est, par exemple, D’Est, de Chantal Akerman, et la survivance de tous ces cinéastes ayant échappé à la Shoah, ou l’ayant questionnée.
Les cinéphiles ne sont que des cinéphages (selon le mot récent de Jean-Baptiste Thoret), quand leur vision des films ne rentre pas dans un vaste dispositif de réflexion concernant les problématiques essentielles touchant la condition humaine – il faut aussi pour cela l’appui des livres (Ombres Blanches, au nom inspiré d’une œuvre de Murnau, a déjà plus de cinquante ans d’activité).
Christian Thorel, qui fréquente assidument la Cinémathèque de Toulouse, projette des films dans sa librairie et en regarde chez lui, se rappelle l’œuvre de Jonas Mekas, de Robert Kramer, de Pasolini, de Robert Bresson, d’Eugène Green, de John Ford, de Robert Flaherty, de Fritz Lang, des cinéastes russes et japonais, de Chris Marker, de Marguerite Duras, d’Orson Welles, de Roberto Rossellini, de Jean-Luc Godard bien sûr, et de tant d’autres – des anecdotes sont énoncées, des analyses avancées (sur Théorème, Milestones, No Home Movie, Moïse et Aaron, Honor de cavalleria, L’Argent, Out I, La Porte du paradis, Film, de Beckett).
Des moments majeurs des Cahiers du cinéma sont cités – le numéro « Russie années vingt », le superbe article de Jacques Rivette sur l’ignominieux travelling de Kapo.
Dans ses conversations avec Gustav Janouch, Kafka décrit ainsi le cinéma : « C’est un jouet magnifique. Mais je ne le supporte pas, peut-être parce que je suis trop visuel. Or le cinéma perturbe la vision. La rapidité des mouvements et la succession précipitée des images vous condamnent à une vision superficielle de façon continue. Ce n’est pas le regard qui sait les images, ce sont elles qui saisissent le regard. Elles submergent la conscience. Les films sont des volets de fer. »
La critique porte, mais le cinéma reste merveilleux, qui a fait notamment de Paris, filmé par bon nombre d’auteurs français (Perec, Eustache, Rivette…), un personnage à part entière.
Serge Daney déclare, admirable : « Et ce monde qui ne me révolte plus, qui ne provoque en moi que lassitude et inquiétude, est très exactement le monde « sans le cinéma ». C’est-à-dire sans ce sentiment d’appartenance à l’humanité à travers un pays supplémentaire, appelé cinéma. Et le cinéma, je vois bien pourquoi je l’ai adopté : pour qu’il m’adopte en retour. Pour qu’il m’apprenne à toucher inlassablement du regard à quelle partie de moi commence l’autre. »
Nombre des artistes, cinéastes, chefs opérateurs (Alekan, Lhomme…), écrivains, intellectuels (Susan Sontag revient souvent), cités par Christian Thorel, sont morts, Les nuits expérimentales est un tombeau doublé d’une autobiographie rythmée par le défilement des pellicules sur l’écran de la mémoire, et pourtant le sentiment de vie y est permanent, peut-être parce que la dimension poétique que portent les grands films, même les plus difficiles émotionnellement (Shoah, de Lanzmann), ne cesse pas.

Christian Thorel, Les nuits expérimentales, Un carnet de cinéma, Verdier, 2026, 128 pages