Perdre la tête, par Jérémy Liron, poète

Depuis l’exposition Visions capitales pensée par Julia Kristeva au Louvre en 1998, je vérifie régulièrement la fixité de mon chef. 

Dans têtes qu’on tombe ample poème écrit dans une traînée de sang – mais nul effroi -, le peintre Jérémy Liron s’attache à dire la vie des saints étêtés et autres martyrs.

« Les Saints céphalophores, / après avoir eu la tête / tranchée, se relèvent / se la glissent sous le bras / ou la tendent à un proche, / continuent de parler, / se mettent en marche. »

On remarquera l’enjambement valant faucille.

Qui est-on lorsque l’on a perdu la tête ?

Peut-on encore parler ou la stupeur du couteau vient-elle interdire les mots ?

têtes qu’on tombe est une ballade, certes funèbre, mais aussi pleine d’allégresse, Orphée continuant de chanter après avoir été découpé.

Là où gît la partie capitale de notre corps est quelquefois fondé un lieu de culte – une abbaye, une chapelle, une cathédrale – à partir duquel rayonne un bourg, un village, une humanité entière.

Meursault a perdu la tête, mais ses confidences recueillies résonnent dans les écoles de la doulce France.

Allez, messieurs, mesdames, au rasoir, à la lame, à la hache.

Jérémy Liron fait un bel usage de l’esperluette, comme une façon de retenir encore un peu ce qui choit.

« Combien de pics, de hallebardes, / ont porté / au-dessus de la foule & / à la vue de tous / celles des condamnés, des puissants / devenus inoffensifs, / dépossédés de corps, / et dont on raconterait, / comme les dernières convulsions / d’un orvet sous la bèche, / l’ultime / clignement de paupière ? »

On pense à la mythologie (Persée et Méduse), à la chanson de geste (ça coupe à tour de bras), à la Révolution française, aux criminels de Daech, aux films d’épouvante.

Mais aussi à Georges Bataille et sa mystérieuse communauté nommée Acéphale, toute société étant fondée, selon l’adage freudien, sur un meurtre commis en commun.

Les décollés ont la parole, et c’est une litanie de noms rappelés par le poète, jusqu’au vertige.

Poésie orale ? Bien sûr, on attend le mégaphone de Jean-Michel Espitalier.

Allez, on ouvre les placards des musées d’ethnologie, celui de Tervuren à Bruxelles, et de tant d’autres.

Les têtes tombent, roulent jusqu’au cours d’eau le plus proche, descend des fleuves impossibles.

Mais, au fait, ne cesser de répéter Alberto Giacometti : « Qu’est-ce qu’une tête ? »

Screenshot

Jérémy Liron, des têtes qu’on tombe, Editions Faï fioc (Céret), 2025, 64 pages

https://www.faifioc.fr/

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