
« Einstein est un photo-génie providentiel qui a créé un lien inédit entre science, photographie et popularité, soit une trilogie de rêve pour le XXe siècle. »
Essai sur la photogénie d’un homme exceptionnel, Einstein, de Martine Ravache, est un livre passionnant sur le besoin de représentation d’un être moins clownesque et rêveur qu’on peut immédiatement le croire.
Ecrit à la première personne, l’auteure, ne masquant pas ses émotions au cours de sa recherche – se déployant sur le registre du nouveau journalisme -, comprend que l’image que ne cesse de propager le scientifique ayant accédé au statut de star – nous sommes à l’époque de l’essor de la presse illustrée – est une sorte de paravent, un stratagème, une ruse.
Le ton est d’abord admiratif envers le prix Nobel de physique 1921, avant que de se faire plus grave, voire désappointé.
En menant son enquête, Martine Ravache ne cherchait pas à faire tomber de son piédestal une gloire internationale symbole de sympathie et de pacifisme, et pourtant.
Doublé d’une analyse solide du phénomène de la photogénie – des propos de Julia Margaret Cameron, Roland Barthes, Jane Evelyn Atwood, Arielle Burgelin de Hugo, Isabelle Weingarten, Diane Arbus, Viviane Sassen, Charlotte Flossault, Agathe Gaillard, Hervé Baudat, Richard Dumas, Guillaume Herbaut… sont rapportés -, cet ouvrage traverse l’iconographie s’attachant à un être particulièrement doué pour apparaître comme une personnalité fantaisiste et populaire, donnant l’impression de ne répondre qu’à son idiosyncrasie, loin de l’image du savant pontifiant et sérieux.
Einstein désacralise sa fonction de haute autorité scientifique, il s’en amuse.
Si la discrète Marie Curie a été peu photographiée, se laissant invisibiliser, Einstein (1879-1955) bien au contraire est devenu le complice des photographes, ayant le goût de la pose, du vêtement et de l’accessoire (chaussures noires sans chaussettes, pull en laine jacquard et col V, blouson de cuir marron, pipe, parapluie, bonnets, bérets…).
Martine Ravache cite ce mot merveilleux de Louis Calaferte : « Le génie, c’est le talent plus la désinvolture. »
Greta Garbo, Marlene Dietrich, Ava Gardner, Marilyn Monroe, Che Guevara, Picasso, et Einstein, même combat : un matraquage médiatique incessant, mais aussi un désir intense d’être regardé.e.
Les êtres photogéniques dégagent un magnétisme certain, leur aura est perceptible, leur présence est lumineuse, ils échappent aux tentatives de les figer dans une seule apparence.
Commentant quelques photographies célèbres de l’ermite de Princeton (de Yousuf Karsh, Philippe Halsman, Lotte Jacobi, Marilyn Stattford, Germaine Van Parys, Sergueï Konenkov…), Martine Ravache écrit : « Si le modèle est toujours un peu l’auteur de son portrait, il faut reconnaître à Einstein un inépuisable talent en matière d’auto-mise en scène et de collaboration. On peut même lui concéder, sans hésitation aucune, l’étoffe d’un modèle professionnel. (…) Einstein est imperturbablement le même, apparemment indifférent à son image ou à l’effet qu’elle produit auprès des autres, mais en réalité toujours sûr de lui, doué d’une maîtrise parfaite de son image. »
Toujours le même, et protéiforme, Einstein étant à la fois une sorte de performeur et d’influenceur, un homme ordinaire et une icône planétaire.
On le voit bien sûr dans son bureau américain (il passe les dernières années de sa vie à Princeton), mais aussi au Coq-sur-Mer, en Belgique (de mars à juin 1933, sur la route de son exil, entre l’Allemagne et les Etats-Unis), sur le port d’Anvers, mais aussi avec des Indiens hopis en Californie, et dans bien d’autres endroits de la planète.
Mais Martine Ravache, inscrivant son propos dans l’histoire des femmes, découvre qu’Albert Einstein n’était pas seul, et que sa première épouse, Mileva Maric, joua un rôle non négligeable dans son ascension.
Il n’est pas utile ici d’en dire davantage, le lecteur devine peut-être ce que cache l’exhibitionnisme apparemment sans gravité du professeur séducteur.
Traversant le trompe-l’œil d’une imagerie abondante, l’auteure de Regards paranoïaques : la photographie fait des histoires, Editions du Canoë, 2019) dévoile l’envers du mythe.
Ce n’est pas agréable, mais nécessaire.
René de Ceccatty de conclure : « Si l’on suit le parcours photographique et intime d’Einstein et qu’on feuillette son album de portraits, par-dessus l’épaule de Martine Ravache, c’est la photographie comme une secrète imposture orchestrée dont on sent le pouvoir. »

Martine Ravache, Einstein, Autopsie d’une photogénie, postface René de Ceccatty, Editions du Canoë, 2026, 214 pages