La sagesse des Territoires, par Kenneth White le cosmographe

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« Même avec la chambre la plus minable, je m’arrangeais : un livre et un carnet sur la table, une carte épinglée au mur, et le tour était joué, le contexte se transformait. »

On ne peut malheureusement pas tous les jours se rendre dans le Périgord, le Morvan ou les Cévennes.

Pour multiplier nos vies, les agrandir, il nous faut la réalité augmentée des livres, des œuvres d’art, ainsi la bibliothèque complète du pérégrin écossais installé en Bretagne Kenneth White.

Aucune velléité de transhumanisme chez l’auteur du Poète cosmographe (Presses Universitaires de Bordeaux, 1987), mais la planète rugueuse à étreindre, à embrasser des pieds et des yeux, à soulever par l’esprit des mots – des essais, des entretiens, des récits, des poèmes. Des cheminements.

Après plusieurs titres savoureux (Dérives, Les Cygnes sauvages, Les Vents de Vancouver, La Mer des lumières, Au large de l’histoire, La Figure du dehors), les éditions marseillaises Le Mot et le Reste publient La Traversée des territoires, qui est une longue marche zigzagante dans l’Hexagone, à moins qu’il ne s’agisse d’une danse extatique japonaise en neuf stations, neuf paliers, neuf degrés.

Mettre en relation le petit point et le vaste monde, faire chuter l’espace infini dans le caillou de traverse.

Prendre le train, quelques bons livres (Walden, Les Pas perdus, Thalassa, Au bord de la vaste mer), regarder, noter, rencontrer, étudier, puisque tout lieu est une cryptologie.

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A Rouen – c’est un autoportrait : « Je ne peux penser à Maclou sans penser aussi à tous ces Colomba, Gildas et Samson, philologues et faiseurs de manuscrits lumineux, qui déferlaient sur les côtes bretonnes et normandes aux VIe-VIIe siècles. Mais avant l’arrivée de ces insulaires, qui allaient apporter une contribution singulière à l’espace mental européen, ici dans la Gaulle septentrionale, il y avait Victoire de Rouen, disciple de Saint Martin, qui évangélisa « la terre des Morins située au bout du monde battue par les flots barbares de l’Océan ». A partir de l’aître Saint-Maclou, s’étend tout un paysage parcouru par des vagants, des pérégrins dont je ne me sens pas si éloigné, ni dans le temps, ni dans l’esprit, ni même dans la situation. »

On comprend que Kenneth White ait choisi comme sous-titre de son livre « Une Reconnaissance », sensation relevant d’une intime conviction : le monde est un, les fausses antinomies nous ont caché la véritable dimension du temps et de l’espace, dont les frontières sont bien plus ouvertes, perméables, poreuses, qu’apparemment closes.

Un dernier verre de calva dans un bar normand, des histoires de matelot, et c’est le grand renversement de l’âme dans le lieu, du lieu dans l’âme, la chaleur de l’unisson, amarres larguées.

Il y a chez Kenneth White un nominalisme intégral. Tout est corps, concrétions d’atomes, histoires. Tout raconte.

Au poète de faire parler les pierres et les visages, d’ouvrir les grimoires trouvés chez les bouquinistes de la route : « Qui tirera toutes les leçons de la dérive des continents en général, et de la dérive nord-atlantique en particulier ? Je me portais, obscurément, candidat. »

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Il y a chez Kenneth White un art du mot juste, une interrogation sur l’étymologie et le cri (des oiseaux, des poètes, des paysans, des guetteurs) relevant d’un « gai savoir » très communicatif : « Se rend-on compte de tout ce que peut contenir ce beau mot de « littoral », de tout ce qui est latent en lui ? »

Régénérer la culture actuelle par l’apport du grand dehors, voilà l’ambition, qui est cette science du « champ général » (Canto general, n’est-ce pas ?) que ne cesse de bâtir le grand errant.

Partir des sédiments, repartir des auteurs majeurs (Emerson, Nietzsche, Thoreau, Elisée Reclus, Hérodote), célébrer l’anarchisme qui est un ordre originel, une logique première.

« Petit traité de la connaissance des choses » (Jean Giono), La Traversée des territoires invite à quitter le monde des assis, consulter des cartes de géographie, et partir sans plus tarder à la rencontre du poème du monde.

Il y a partout des messages, des messagers, des passages entre les roches.

Quand la force de l’esprit s’allie à la force du corps, tout redevient possible, parce que tout est là, en nous, sous nous, au-delà de nous.

Envoyer valser l’ego.

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« Dans la culture populaire, ce qui sauvait de la vulgarité était le contact direct avec les choses : un bateau de pêche n’est jamais vulgaire, un yacht peut l’être. Dans la culture aristocratique, ce qui sauvait de la vulgarité était le code. Aujourd’hui, manquent à la fois le code et le contact avec les choses, et notre société se vulgarise d’année en année. Vulgarité donc, certes. »

Il n’y a pas de fin, que des commencements.

Salut au pélican.

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Kenneth White, La Traversée des territoires, éditions Le Mot et le Reste (Marseille), 2017, 144 pages

Editions Le Mot et le Reste

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Se procurer La traversée du Territoire

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