De la vie princière, ou pas, par Marc Pautrel et Agnès Riva

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« La séparation est devenue une constante de mon existence qui m’a forcé à changer de vie, et c’est pour ça que je me suis retrouvé romancier : je veux tout transformer en légende, créer une boucle continue, doubler l’éternité. » (Marc Pautrel)

La vie princière, c’est celle que l’on mène en silence, dans une île enchantée, loin des médisances et des compromissions.

La vie princière, c’est une intelligence partagée, des rires en commun, du vin échangé.

C’est ce qui a lieu quand deux être se rencontrent par hasard, et se reconnaissent immédiatement.

La vie princière, c’est un petit livre merveilleux de Marc Pautrel, un presque rien prenant la densité d’un destin.

Les premières ligne écrites sous la forme d’une lettre à l’aimée disparue sont d’une douceur incroyable : « Je voudrais pouvoir te remercier pour tout. Rester à tes côtés pendant ces quelques jours a été merveilleux, de la première à la dernière minute. Hier, j’étais si désespéré que tu sois partie, et si abandonné quand je me promenais sur les routes désertes du Domaine, j’ai erré toute la journée, je ne savais plus pourquoi j’étais vivant, je n’étais plus vraiment vivant d’ailleurs, j’étais une simple chose animée, un automate privé d’étincelle, et c’est seulement le soir que j’ai enfin compris que je ne pouvais plus faire qu’une chose, la seule chose que je sache faire dans la vie : me nourrir de mes propres phrases, et qu’il allait me suffire de t’écrire une lettre, de t’expliquer que j’étais tombé amoureux de toi, de te dire ce qui s’était passé et comment c’était arrivé, et qu’alors je serais soulagé. »

Repousser le sentiment de perte par l’anamnèse, analyser la naissance d’un coup de foudre, voilà l’ambition de qui ne cherche pas à se donner le beau rôle, ou à taire ce qui le tue : « C’est à la fois cruel et comique : j’ai l’impression qu’en moi un autre moi aveugle a utilisé les longues heures du sommeil pour tout effacer soigneusement, dans le seul but de le débarrasser du manque de toi. »

La vie princière aura donc la forme d’une empreinte, de l’inscription d’un ça a été sur les parois horizontales du livre.

Les deux protagonistes sont des spécialistes de médecine se rencontrant à la faveur d’un colloque dans le sud de la France, au lieu-dit Le Domaine. Trois mille oliviers, trois mille cyprès, des pins parasols, des amandiers.

Elle a un compagnon, il est libre : « C’était imprévisible, au début je n’étais pas attiré par toi, puis je ne me suis senti comme collé, comme tissé à toi, et je n’ai évidemment pas pensé que tu puisses avoir quelqu’un dans ta vie. »

Il y a des séminaires, des dîners, des invités prestigieux, et l’envie rapide de s’asseoir ensemble, de parler ensemble, de ne plus se quitter.

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Elle est Italienne, il est l’auteur de livres sur Chardin et Pascal publiés chez Gallimard, pur esprit français. Deux êtres se plaisent, mais aussi deux cultures.

« Alors, quand toi je te découvre si enjouée de me voir, je me dis que soit les Italiens sont des êtres eux-mêmes extraordinaires, ce qui est fort possible, soit tu es très attachée et places en moi de grands espoirs. »

Elle a le charme de qui glisse d’une langue à l’autre avec la plus grande facilité, il a le charme de qui écoute profondément la parole parlant dans la parole.

Les deux amis boivent ensemble, marchent ensemble, respirent ensemble le même air délicieux du plateau de la Haute-Provence où se trouve leur résidence.

C’est certain, les dieux sont là, dans un buisson que le vent fait frémir, dans une odeur de thym persistante.

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Les corps se rapprochent, mais rien ne se dit du désir électrique qui les tend l’un vers l’autre.

La délicatesse et la pudeur de chacun savent jusqu’où ne pas aller trop loin pour maintenir l’alliance à son plus joli point d’incandescence.

Le lecteur attend un baiser, des vêtements ôtés, la joie des peaux enlacées, mais rien. Ne subsiste qu’une tension sans résolution, une intense frustration vécue comme un summum de civilisation.

« C’est à cet instant-là où tu es comme ensorcelée que je pourrais tenter quelque chose, faire pivoter les forces du monde et te faire succomber. Je ne le fais pas, j’ignore pourquoi. »

Il n’y a plus de guerre des sexes quand le féminin et le masculin s’accordent à ce point, mais plus non plus de dérapage érotique, de jouissance physique quand chacun respecte à ce point le périmètre de l’autre.

Naît alors de La vie princière un profond sentiment de mélancolie, désolant, mais tellement précieux quand nous avons expérimenté si souvent que l’ivresse de vivre se transforme rapidement en vulgarité.

Alors, pour ne pas tout oublier de l’inouï de cet amour sans basculement, il faut écrire, composer, griffer la feuille comme on compose une musique simple et savante : « Pour que mes paroles m’importent, finalement il faut sans doute qu’elles deviennent des écrits, et qu’ainsi je puisse les relire et les voir, les tenir à distance. Tout le reste, tout ce que je dis, comme tout ce que je pense, je l’oublie si je ne l’écris pas. »

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Autre territoire intime avec Agnès Riva, qui, pour son premier livre, explore avec Géographie d’un adultère (Gallimard, L’Arbalète, 2017) le peu de gloire des relations amoureuses clandestines, soumises à la police des regards et des lieux.

Ema et Paul sont des amants, ni plus ni moins médiocres que bien d’autres, ou que nous-mêmes, condamnés aux intérieurs de voiture, au temps socialement contraint, à la raison utilitaire, au devenir-monde des objets et des êtres.

« Lorsqu’il la sait seule chez elle, c’est de là que son amant l’appelle, parfois tardivement, alors qu’il roule entre la sortie de son club de natation et son domicile. »

Une maison confortable, du sport, une vie saine et pourtant d’un terrible ennui.

Agnès Riva ne juge pas ses personnages, mais les accompagne très étroitement dans leur quotidien vide – « Comme ce jour où, rougissante d’émotion, Ema s’était employée à lui dévoiler la part de solitude que son mariage n’était pas venu combler. »

Pour s’embrasser, il faut sortir de la ville, puis attendre quelques jours, quelques semaines, que l’occasion se présente à nouveau.

Les têtes de chapitres disent tout de l’exiguïté, physique et morale, des rapports adultères standards, leur parfum de baisers morts : « Le coin de la cuisine de la maison d’Ema, compris entre l’évier et le réfrigérateur », « le coin derrière la porte d’entrée de la maison d’Ema », « Le salon de thé du centre commercial », « Appart’hôtel », « Le Novotel du bord du lac ».

« Tous les élans des amants ont été conditionnés par la fenêtre du rez-de-chaussée, puisqu’il apparaîtrait suspect de clore les volets en plein jour. »

Guetter, épier, attendre, craindre l’arrivée inopinée du conjoint légitime, telle est la pauvre situation des complices, alors que le moment venu de faire l’amour (tardivement) est à peine excitant.

Paul est protestant, conservateur, sa conscience travaille. Elle est intelligente, a besoin de libérer sa sensibilité, se désespère souvent, reprend le dessus, y croit encore, y travaille.

Elle commence à prendre des risques, veut plus, plus loin, davantage.

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Elle aimerait être bousculée, et que son désir, constamment contenu, explose enfin.

« Comme si son amant, choisi pour ses penchants libertins et dont elle espérait qu’il l’aide à transgresser les limites d’un ordinaire conformiste, s’avérait incapable de la faire évoluer ailleurs que dans le même univers petit-bourgeois qu’elle a toujours connu. »

Qui s’impliquera le plus ?

Elle aimerait qu’il l’enlève, l’emporte loin des lotissements, invente des chemins nouveaux.

Le ratage était prévisible, il l’est.

« Paul se couche sur elle et le trouble lui arrive enfin, par ce geste qu’il a de remonter ses gestes un peu plus haut, à chaque fois, pour pénétrer en elle. Mais il jouit vite et, avec la frustration, revient très précisément le désir. »

Avec une remarquable économie de moyen, et un sens certain de la cruauté ordinaire, Agnès Riva a su cartographier les rêves et les échecs d’une Ema moderne, tentant de mettre à jour par l’aventure d’une union clandestine « son vide originel ».

Le temps s’était contracté, il faut à présent essayer de l’ouvrir une dernière fois encore pour ne pas mourir tout à fait du ridicule d’être une femme, ou un homme, au XXIème siècle marchand.

Et l’on relit Marc Pautrel pour ne pas oublier que l’amour existe.

Marc Pautrel, La vie princière, Gallimard, collection L’Infini, 2018, 80 pages

Agnès Riva, Géographie d’un adultère, Gallimard, collection L’Arbalète, 2018, 128 pages

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