Habiter chez l’autre, le reconnaître, par Bieke Depoorter, photographe

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Le Caire, juin 2012 © Bieke Depoorter / Magnum Photos

Le 25 janvier 2011 éclate la révolution égyptienne, conduisant à la chute du président Hosni Moubarak.

En décembre 2011, la jeune photographe belge Bieke Depoorter – membre de l’agence Magnum Photos depuis 2016 – se rend pour la première fois en Egypte.

La place Tahrir est de nouveau occupée, le combat pour les libertés continue.

Loin de vouloir documenter directement l’effervescence des luttes au Caire, Bieke Depoorter parcourt le pays, cherchant à découvrir, comme à son habitude depuis sa série Ou Menya (Lannoo, 2011) sur les endroits isolés de la Russie, la vie privée des gens qu’elle rencontre, leur habitat, l’organisation de leur espace intérieur.

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Nazlat al-Samman, Le Caire, mars 2012 © Bieke Depoorter / Magnum Photos

Accompagnée de Ruth Vandewalle, jouant le rôle de cicerone et de traductrice, la photographe se heurte d’abord au refus de la laisser entrer, avant que peu à peu la confiance ne s’installe, préalable indispensable pour que quelque chose de vrai se passe.

Bieke Depoorter trouve des complices, des amies, les portes commencent à s’ouvrir. Elle est bientôt invitée à dormir.

Rien n’est pourtant évident quand on est une étrangère, ni les confidences, ni le fait de pouvoir sortir un appareil photo de son sac.

Entre 2012 et 2016, des images sont prises, ou plutôt autorisées, tant il est nécessaire que chacun apporte son accord, même tacite.

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Al-Ab’adiya, Fayoum, septembre 2013 © Bieke Depoorter / Magnum Photos

Un an plus tard, Bieke Depoorter décide de retourner en Egypte pour montrer son travail, et d’entamer un dialogue avec d’autres Egyptiens à partir de ses prises de vue.

Les paroles se multiplient, le photographe proposant à chacun d’écrire des commentaires sur les tirages.

L’ambition est alors de recueillir, sans les hiérarchiser, les réflexions spontanées que font naître ses images, révélant ainsi stéréotypes et possibilités de déplacements.

Un livre publié aux éditions Xavier Barral témoigne de ces échanges féconds, la photographie étant ici moins à considérer comme une fin en soi que comme une proposition d’expression collective, un appui démocratique en somme.

Intitulé Mumkin – Est-ce possible ? , ce livre est une amorce (Est-ce possible de photographier ?), une possibilité de construction en commun d’une pensée sur l’intime.

Les images calligraphiées en tous sens sont d’une grande beauté, étranges (la nuit découpe des zones de visibilité à la faveur d’éclairages très disparates) et profondément fraternelles.

Les commentaires sont parfois sévères : « Un conseil : tu devrais recommencer entièrement le livre. Prends des photos qui expriment quelque chose et qui parlent de la civilisation égyptienne. »

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Banni Murr, Assiout, mars 2016 © Bieke Depoorter / Magnum Photos

Ou bien plus doux : « Ce serait bien de mettre une photo de toi à la fin du livre et d’écrire dessous une phrase qui dirait combien tu as travaillé dur pour faire ces images et pour remercier tous les gens qui t’ont aidée. »

La pauvreté est manifeste, qui n’est pas la misère, tant que se maintiennent intacts les liens du cœur.

Les intérieurs sont très modestes. Quelques posters, des chaises en plastique, des objets de peu de valeur, des lits de fortune, des matelas au sol (la population égyptienne est jeune), des télévisions allumées, l’écran d’un téléphone portable, des tapis, des rideaux légers, tout l’effort de chacun pour faire de son logis un endroit accueillant.

La plupart des femmes sont voilées, plus ou moins, toutes sont belles, pensives, et photographiées avec pudeur.

La fatigue assomme les enfants, la chaleur accable les corps, il y a de l’épuisement, et de la mélancolie.

Un ventilateur fait flotter un drapeau égyptien, tandis que la nuit rapproche les êtres et les souffles.

La cohabitation des générations n’est pas facile, mais elle est merveilleuse, quand on arrive à trouver des passages entre chacun.

Coptes et musulmans se ressemblent comme des frères.

A contempler les dizaines d’images de vies secrètes offertes à Bieke Depoorter, on comprend qu’il aura fallu pour qu’elles apparaissent toute la force d’un échange anthropologique de l’ordre d’un don/contre-don.

La nuit est bleue, mauve, verte, orangée.

L’un dit : « Ils se sentent vraiment en paix parce que l’argent n’est pas tout. »

Un autre : « Je trouve que c’est une belle photo parce que c’est une réflexion sur les êtres humains. »

Une autre encore : « Je sens un amour incroyable entre la grand-mère et la petite-fille. En Egypte, on dit qu’ « on ne change pas le sang en eau. » »

Couv Mumkin

Bieke Depoorter, Mumkin – Est-ce possible ? texte de Ruth Vandewalle, éditions Xavier Barral, 2017 – 43 photographies couleur, 60 pages reliées à la japonaise avec un cahier libre contenant le texte et les légendes traduites des images

Entrer chez Xavier Barral

Site de Bieke Depoorter

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Se procurer Mumkin -Est-ce possible ?

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