Mi ritrovai per una selva oscura, un Début de siècle, par les photographes Anton Bialas et Kamilya Kuspanova

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© Anton Bialas & Kamilya Kuspanova

Essentiels à l’identité visuelle polyphonique de la revue Possession Immédiate, il était naturel que le premier livre de photographies du tandem Anton Bialas et Kamilya Kuspanova soit publié par John Jefferson Selve, créateur et animateur d’un collectif en prise directe sur le contemporain, l’inquiétude d’être au monde et les fulgurances de la rencontre.

Intitulé Début de siècle, leur ouvrage se présente sous la forme de plus d’une centaine de diptyques sur doubles pages, sans que l’on sache à qui attribuer telle ou telle image faite au téléphone portable.

Le regard très mobile des photographes est une ode au monde qui vient, à ce qui est, et par-delà les difficultés ou les violences un accueil de brisures et de gestes libres.

Quand chacun ne cesse d’être exproprié de lui-même et de perdre l’acuité de ses sens, il importe de trouver un moyen de traverser l’époque de façon la plus indemne possible, en ménageant un chemin entre distance et plein accord.

Telles sont les images de Kamilya Kuspanova et Anton Bialas, des densités de présences, des espérances, des bâtons de sourciers, des instants sauvages.

On pourra lire ici un entretien avec les trois protagonistes de ce Début de siècle opératique.

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© Anton Bialas & Kamilya Kuspanova

Début de siècle de Kamilya Kuspanova et Anton Bialas est le premier ouvrage entièrement consacré à la photographie de Possession immédiate éditions. Pourquoi ce choix de prolonger votre revue par l’aventure du livre photo ?

John Jefferson Selve : Je savais que Possession immédiate dépasserait le cadre de la revue. En tant qu’éditeur, je vois passer des choses très fortes, c’est parfois frustrant, mais je dois faire avec les moyens du bord. Inaugurer les éditions par Début de siècle faisait sens à tous les niveaux : l’ambition du projet, sa proposition artistique, sa manière de voir autrement, l’amitié, et bien sûr, la possibilité de faire ce livre grâce à la co-édition avec Spaces and Places Art editions.

Comment avez-vous rencontré les photographes Kamilya Kuspanova et Anton Bialas, présents notamment dans le dernier numéro (volume VIII) de la revue Possession immédiate ?

JJS : J’ai rencontré Anton après avoir sorti le vol. I de PI. Nous sommes devenus amis. J’ai ainsi découvert son travail de cinéaste qui était alors en plein déploiement et j’ai tout de suite aimé ses films, sa façon de faire. Puis il m’a naturellement présenté à Kamilya et j’ai rencontré chez elle une singularité, une perception à rebours qui n’appartient qu’à elle. Je leur ai ainsi demandé s’ils souhaitaient participer à l’aventure naissante de la revue. Ils ont tous les deux accepté et dès lors ont commencé à collaborer artistiquement ainsi qu’à l’élaboration concrète de tous les numéros. Ils font partie de l’ADN de la revue. À l’instar de mon ami Ferdinand Gouzon qui participe lui aussi à ce livre en le clôturant par un texte magnifique : À l’entrée de la nuit.

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Comment avez-vous travaillé avec les auteurs de ce livre ? De quelle nature furent vos dialogues ?

JJS : Le projet a pris naissance à l’intérieur de la revue par une série de photos d’Anton, Visions d’Europe. Un peu plus tard, ils m’ont parlé de cette idée qui avait déjà trouvé son titre, Début de siècle, et donc, lorsque nous avons eu la possibilité de concrétiser ce projet, tout s’est passé très naturellement. Nous étions sur la même longueur d’onde. J’ai simplement fait un travail d’éditeur mais nous avons choisi le format, le papier, ensemble. Ben Wrobel qui s’est occupé de la conception graphique a lui aussi été immédiatement raccord. On savait que nous tenions quelque chose. Il fallait juste l’exécuter sans perdre la perception première.

Quelles étaient vos exigences concernant la composition de Début de siècle ?

JJS : Aucune. À part de penser pleinement la notion de diptyque qui forme la structure du livre et la double page comme un ensemble. Le déroulé du livre a été mûrement pensé. Nous avons pris le temps de réaliser l’ouvrage pour qu’il témoigne au plus près de ce tournant époqual, de ce début de siècle. Il ne fallait surtout pas se précipiter. Les signes crépitaient. Il y a plus d’une centaine de diptyques. Il a fallu les entourer, trouver la juste tension de leur apparition.

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© Anton Bialas & Kamilya Kuspanova

Vous êtes-vous heurté à des difficultés ou impossibilités techniques ?

JJS : Ce serait à Ben Wrobel de vous répondre, mais disons que le choix de faire des diptyques à partir de photographies de téléphones portables engendrait un certain paradoxe entre l’instantanéité du snapshot et la fondamentalité du diptyque ; d’une certaine façon, ça se règle en termes de piqué, d’impression sur le papier, il a fallu faire des tests, des choix sur le grammage, la couleur. Enfin, rien d’étonnant, ça n’a entraîné aucun heurt, juste de nécessaires questionnements.

Vous écrivez en avant-propos de ce livre aux images souvent âpres, difficiles, violentes, mais parfois nimbées d’une « étrange douceur » : « Et parce qu’il n’y a plus d’angélisme, c’est autre chose qui s’impressionne dans ce livre : l’approche d’une émotion, d’un sentiment d’enfance que l’on ne parvient plus à voir. » Pourriez-vous définir plus précisément les contours de ce « sentiment d’enfance » que vous évoquez ?

JJS : C’est la singularité d’Anton et de Kamilya dans leurs travaux respectifs et ce travail commun qui m’a amené à cette réflexion. C’est aussi, je pense, de façon différente pour chacun d’entre nous, une obsession commune que ce sentiment d’enfance. Maintenant que vous me posez la question, je crois que ça trame en fond nos relations. Je suis en train de lire Ce qui n’a pas de prix d’Annie Le Brun, elle cite L’âge de l’ersatz de William Morris : « C’est par un choix éthique et politique que l’ordre régnant nous contraint à ainsi vivre dans un monde qui heurte en permanence nos sens et nous force à émousser inconsciemment leur acuité. » Ce programme est plus que jamais en cours, et je crois que le sentiment d’enfance en est son exact contraire. Il reconfigure la perception. C’est peut-être pourquoi je n’y vois pas la violence que vous évoquez. Une douce âpreté, oui.

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Début de siècle, dans le disparate de sa centaine de diptyques, est-il pour vous de l’ordre d’un travail de couture, de lien, entre des objets de réalité séparés par le diabolique du capitalisme avancé ?

JJS : Dès que nous sommes un tant soit peu habités par ce sentiment d’enfance, nous sommes pétris de paysages intérieurs. Début de siècle, grâce à la subjectivité de Kamilya et d’Anton, les donnent à voir. Il y a certes un travail de couture mais il y a surtout une harmonique fondamentale qui fait la force de ce livre. Pour moi ça touche à une certaine douceur, une humanité loin de toute la véhémence que l’on est en droit d’avoir contre ce que vous nommez le capitalisme avancé. C’est là la singularité de leur travail artistique. Et c’est en creux et a posteriori la singularité de Début de siècle que de se dégager d’un régime d’images programmé. Sinon, au lieu de capitalisme, je parlerais plutôt de totalitarisme soft, auquel, sans exception, nous participons tous. Il n’y a pas de visée politique, plutôt une indifférence intelligente à ce qu’on tente de nous faire avaler. Cette indifférence s’extrait d’une conscience du grand escamotage des sens dont nous parlions plus haut à travers, encore une fois, ce sentiment d’enfance. Et comme tout le monde devrait le savoir : l’indifférence peut être la meilleure des attaques. Il faudrait creuser par là je crois.

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Faut-il voir l’alliance des deux noms des auteurs comme un espoir politique porté aujourd’hui par des communautés modestes mais très mobiles ? N’est-ce pas aussi votre ambition en continuant, malgré les difficultés financières, à animer votre revue ?

JJS : Oui, vous avez raison. Il y a de l’espoir. Politique : je ne crois pas, sauf à viser une certaine anarchie. Modeste, il faudra éviter de l’être tant l’arrogance artistico-culturelle-marchande est à l’image de notre État et de sa volonté d’asphyxie. Ce livre Début de siècle est une espérance, il en entraînera d’autres, des textes aussi très certainement, ce ne sont pas les projets qui manquent… Alors bien sûr, il y a l’argent – toujours, tout le temps –, ça use un peu mais ça galvanise aussi. Mon côté grand idiot est de ne pas vouloir comprendre pourquoi je ne pourrais pas faire de livres ou de n’être pas du côté de ce que j’aime parce que je viens du lumpenprolétariat et que je ne possède pas cet argent dont parle Péguy. Possession immédiate c’est aussi pour nous la nécessité un peu sauvage de ne pas être assigné. Alors on trouvera comment faire.

Sam Guelimi, avec qui tout a commencé au niveau éditorial, vient de m’envoyer un message à propos de Philip Roth qui vient de mourir. Le Monde rappelle qu’il aimait citer le boxeur Joe Louis à propos de sa vie d’écrivain : « J’ai fait du mieux que j’ai pu avec ce que j’avais. » C’est cela que je vise avant toute chose : le sens du combat. Et PI n’en est encore qu’à ses débuts. On se coltine à l’époque, au réel, aux territoires mentaux, à la selva oscura. J’aime cette phrase de Ferdinand Gouzon dans son texte écrit pour le livre : « Je cherchais d’intuition à réunir en un instant et à l’infini toutes mes contradictions, et je savais de manière tout aussi sensible que cela passerait par la traversée de cette forêt obscure car elle se détachait du monde, unique, ouvrant le seul chemin possible au milieu de la somme de mes égarements. »

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Comment pensez-vous l’identité visuelle de la revue Possession immédiate ?

JJS : C’est la partie la plus personnelle de la revue, elle n’est pas pensée au sens propre, c’est une affaire de goûts, de perceptions et de sensations que Ben Wrobel met ensuite parfaitement en œuvre à l’intérieur de la revue. Bien sûr, elle évolue un peu. Je sais que l’ensemble est assez sombre, voire dur pour certains ; en tout cas j’aime les collisions, les pénombres, les corps, les différences de textures, les flous. Du coup je pense de nouveau à Philip Roth en vous répondant. Peu comme lui auront mêlé dans une œuvre, la dépression, l’érotomanie, l’humour, la politique, la joie, la pornographie, l’art, l’angoisse, la critique de la critique, la description du puritanisme, le tout avec une belle et salutaire sauvagerie. Je me dis qu’il faudrait pouvoir atteindre cela en images. Dans un seul lieu. Donc être sans réelle identité mais dans une sorte de polyphonie visuelle, à l’opposé de l’accumulation d’images identiques que nous fournissent les réseaux sociaux, et pas forcément non plus dans un régime mécanico-artistique avec critique intégrée, automatique et autosatisfaite de ce que l’on voit. Je trouve souvent ennuyeux et abscons les commentaires d’images. Ça fige, ça empêche le regardeur de trouver sa propre respiration.

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Anton Bialas et Kamilya Kuspanova, puis-je vous demander quel est pour chacun votre parcours artistique ?

Anton Bialas : J’ai fait des études de cinéma à la Sorbonne Nouvelle puis j’ai commencé à travailler sur des tournages en tant qu’assistant opérateur. En parallèle de cet apprentissage, j’ai réalisé mes premiers films avec très peu de moyens grâce aux équipes que j’avais rencontrées lors des tournages et qui ont accepté de me suivre. Mon dernier film est un moyen métrage intitulé Derrière nos yeux qui rassemble dans un nouveau montage trois courts métrages réalisés en 2017.

Kamilya Kuspanova : Je suis née au Kazakhstan. J’y ai vécu là-bas jusqu’à mes dix-huit ans. J’ai déménagé en France pour faire des études qui n’ont rien à voir avec ce que je fais aujourd’hui. Je n’ai eu aucune initiation à une pratique artistique. Le dernier projet en cours est un film documentaire avec Anton constitué d’images fixes autour de l’idée d’isolement.

Comment avez-vous été amenés à participer à l’aventure de la revue Possession immédiate ?

AB : J’ai rencontré Jefferson lorsqu’il s’apprêtait à sortir le premier numéro de Possession immédiate. On m’avait prêté une caméra 16 mm et il me restait une bobine avec laquelle je ne savais pas quoi faire. Je lui ai alors proposé de tourner un petit film pour annoncer la parution de ce premier numéro. À partir de là nous sommes devenus amis et avons commencé à collaborer sur tous les numéros de la revue.

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© Anton Bialas & Kamilya Kuspanova

KK : J’ai rencontré Jefferson par le biais d’Anton. Il m’a proposé de réaliser la couverture du volume V de la revue. Depuis, je collabore à la revue régulièrement. J’aime beaucoup sa forme, libre et radicale et la possibilité d’échanges qui y est offerte.

Comment avez-vous travaillé pour l’élaboration de Début de siècle ?

AB : J’avais publié une série d’images intitulée Visions d’Europe dans le volume V de PI rassemblant des images prises avec mon téléphone, agencées selon un principe similaire à Début de siècle et dont certaines figurent aujourd’hui dans le livre. Je sentais que c’était quelque chose que j’avais envie de poursuivre mais qu’il fallait un contrepoint à mes images : les confronter à un autre regard, tout en gardant l’outil partagé du téléphone portable. Kamilya prenait beaucoup de photographies de son côté. Ses images résonnaient en moi, m’aidaient à me situer dans l’époque, à y voir plus clair. Elles réveillaient une curiosité quant à ce que je n’avais encore jamais vu du monde. On les faisait défiler en diaporama sur IPhoto et peu à peu, ça nous a aidé à entrevoir et faire surgir un univers à nous et ainsi saisir et révéler d’autres images, différentes de celles que nous sommes forcés de voir. Cela nous a permis de questionner les motifs qui nous attirent. Comment les traces de nos expériences individuelles, de nos dérives sont-elles aussi les réminiscences d’une histoire collective le plus souvent dissoute ou concassée dans le magma informationnel ? C’est là que l’idée du livre a pris forme.

Comment s’est opéré le choix des diptyques ? Qui a décidé de l’association des images ? Quels principes esthétiques avez-vous choisis ?

AB : Certaines associations sont aléatoires, d’autres beaucoup plus réfléchies entre Kamilya, Jefferson et moi. En juxtaposant ces images entre elles, à travers ce qu’elles montrent et ce qu’elles dissimulent derrière leur apparente banalité, on ne voulait pas uniquement rendre compte mais aussi faire résonner cet intervalle, cet espace creux entre les images. Et fabriquer ainsi une sorte de fresque fragmentée dans laquelle toutes choses montrées seraient liées. Comme une poursuite du hasard générant son propre langage, ses formes et ses histoires. Voir par-delà les algorithmes en cours.

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KK : Malgré nos origines, cultures et éducations hétérogènes, on a vu certaines similitudes dans les images : des analogies, des correspondances. Leur association était souvent intuitive, comme si l’une attendait l’autre pour trouver une sorte de plénitude. Je ne peux pas dire qu’on ait suivi des principes ou des règles spécifiques. Les associations devaient avoir un sens pour nous en amont, c’était de prime abord, comme une petite épiphanie. Quand je dis « sens », je veux dire qu’elles parvenaient à tracer quelque chose, un sentiment, une émotion.

Où les images ont-elles été prises et sur quel empan chronologique ? S’agissait-il pour vous deux de montrer le contemporain dans toute sa dureté, son étrangeté et parfois sa drôlerie involontaire ?

AB : La plupart datent des trois dernières années. En Europe principalement, mais aussi dans les pays ex-soviétiques où Kamilya a grandi, ou encore dans des zones plus lointaines, comme le Japon ou les Émirats.

KK : En conjuguant ces images entre elles sur un principe de discontinuité événementielle, en ayant conscience de l’éternel éphémère qu’elles suscitent, on voulait poser la question de ce que le monde nous a laissé et la manière que nous avons de le traverser. La recherche de notre héritage devient alors une enquête documentaire sur ce passé quasi immédiat. Ces images sont comme échappées, elles forment et déforment l’idée même de futur suivant leurs dispositions. C’est un devenir en perpétuelle mutation, difficile à comprendre, souvent barbare, mais dans lequel, on l’espère, un horizon est encore possible.

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L’impression générale est celle d’un geste transcendant les frontières. Etes-vous des photographes No Border ?

AB : Je ne me suis jamais posé la question. Ça m’effraie de me proclamer ceci ou cela de manière générale. Ce sont des questions complexes. J’essaye de regarder du mieux que je peux, d’être attentif, de comprendre ce qui se passe, de remettre en question ce que je crois savoir. C’est tout ce que je peux faire. Je crois en l’individu, je crois en son droit de circulation, en sa liberté fondamentale : oui. Quand j’imagine le chemin de croix des exilés aux espoirs souvent brisés, ou à l’inverse quand je vois des militants d’extrême droite en polo bleu faire un barbecue symbolique dans les Alpes contre le passage de migrants, cela m’est très difficile à accepter. Mais je ne suis pas un activiste « No Border ». Avec Début de Siècle, il y a un premier principe très simple : il consiste à essayer de transmettre ce que l’on voit, sans cynisme et sans le filtre de l’« information », de l’actualité. En associant des choses qui ne sont pas censées l’être on voulait briser une certaine logique de séparation aujourd’hui ultra-puissante. Ce principe de dépouillement, cette mise à nu visuelle, insuffle quelque chose de l’enfance, où l’ici et l’ailleurs se rejoignent librement parce que c’est l’âge où les sens, la perception ne sont pas amoindris, cet âge de l’enfance est pour nous cet âge du voir, du sensible.

KK : C’était aussi très important de sortir de mes propres perceptions, d’avoir les yeux grands ouverts pour éviter mes propres frontières et trouver ainsi le lien avec l’autre. C’est là où se trouve le « no border », dans ce lien à retrouver.

Début de siècle est-il pour vous une aube ou une fin de monde ? La tonalité générale me semble celle d’un long crépuscule.

AB : Je ne suis pas armé pour dire que l’on vit une fin du monde, et ça rendrait les réveils trop difficiles. On cherche juste à poursuivre les signes autour de nous, on tente d’entrevoir des choses qui nous permettent de croire, quelque part entre la main tendue et le poing serré.

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KK : L’un ne va pas sans l’autre. J’avais déjà fait une série intitulée Signes des temps où j’essayais justement d’exprimer cette sensation de changement à venir, ce point de bascule où la destruction des illusions ouvrirait peut-être sur une nouvelle aube. La vie est en mouvement continuel et on ne peut pas stagner dans les ténèbres pour toujours.

Il y a dans vos images beaucoup d’êtres isolés ou violentés. Le XXIe siècle s’annonce-t-il comme celui de l’abandon et de la transformation en déchet de toute chose ?

KK : Je pense que cet isolement des êtres a commencé il y a bien longtemps et depuis on ne fait qu’accélérer nos pas vers la solitude, l’incompréhension, l’autodestruction. J’aime penser que le XXIe siècle sera le temps du réveil. Celui où il faudra essayer de soulever celui qui est alité. Je ne pense pas que notre époque soit particulièrement plus violente par rapport à d’autres périodes de l’histoire, elle est différente. On traverse des grands cycles et le nôtre me semble être encore dans un entre-deux.

AB : La violence de notre temps est surtout mentale, psychique, insidieuse. Autour de moi, je vois de plus en plus d’amis dont la folie, celle capable de poésie, se faire écraser, contenir ou abandonner dans une immense vague de normalisation. J’ai le sentiment d’un remplacement progressif des individualités au service de la marchandisation, une érosion de tout ce qui fonde les liens humains. Ce qu’on appelle progressisme résonne maintenant avec l’extinction des espèces animales, le surgissement de l’égocentrisme généralisé, l’assassinat du romantisme ou toute forme de lyrisme qui ne serait pas dans les clous de notre époque performative. Il y a là une impasse dangereuse. Parfois je me dis que pour résister à cela, peut-être faudrait-il se retirer, disparaître et travailler dur dans son coin, sans essayer de « faire pour ». Être très seul, réfractaire. Cela demande du courage.

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Par où passent aujourd’hui pour vous les véritables gestes politiques ? Vous montrez des policiers, des manifestants, des exilés, des objets détruits.

KK : Quand on prend en photo des militaires ou des armes ce n’est pas un jugement politique. C’est une constatation, ils sont partout. Et puis il y une sorte de fascination pour ces objets de cruauté. Les manifestants, c’est autre chose, ce sont des gens qui ne veulent plus subir et je les comprends. Mais sincèrement, pour moi, le plus grand geste commence à l’intérieur, discrètement et sûrement. La grande colère, je ne la comprends que trop bien mais j’aimerais agir autrement. Je ne sais pas encore tout à fait comment mais j’aspire à construire petit à petit mon propre monde, un monde où la violence ne sera pas nécessaire.

AB : Je ne sais pas. Je pense à cette phrase prononcée par un très vieil homme aveugle, un ancien cordonnier de Palerme qui passait ses journées assis dans son atelier où il avait travaillé toute sa vie : « J’ai la présomption de ne pas vouloir me rendre. »

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Kamilya Kuspanova et Anton Bialas, Début de Siècle, avant-propos de John Jefferson Selve, texte de Ferdinand Gouzon, Spaces and Places Art editions / Possession immédiate éditions, 2018 – 350 exemplaires

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