Viens, ce n’est pas pour toi, par Stéphane Mosès, écrivain

27d440d04cd0fd48b1664cf79016458d« La marque historique des images n’indique pas seulement qu’elles appartiennent à une époque déterminée, elle indique surtout qu’elles ne parviennent à la lisibilité qu’à une époque déterminée. » (Walter Benjamin, Le Livre des Passages)

Agrégé d’allemand, installé à Jérusalem en 1969 après une enfance passée à Berlin et au Maroc – persécutions nazies, puis vichystes -, Stéphane Mosès a consacré l’essentiel de son travail intellectuel « à la littérature allemande et à la philosophie, tout particulièrement à ce qu’il a appelé « la modernité juive », autour des figures de Franz Rosenzweig, de Walter Benjamin et de Gershom Scholem, tout en consacrant de nombreux articles et des ouvrages à Emmanuel Levinas, Franz Kafka, Sigmund Freud et Paul Celan. » (Emmanuel Mosès)

Stéphane Mosès est mort en 2007, mais nous pouvons le redécouvrir aujourd’hui dans toute sa sensibilité, à la faveur d’une publication dans la collection L’Infini (Gallimard) de son ami Philippe Sollers.

Instantanés paraît donc, qui est un ensemble de flashes mémoriels, une autobiographie par juxtaposition de scènes, légères et graves, un hommage discret à Georges Pérec.

Des instants vécus qui deviennent des images formant des mots qui forment des images (anamorphoses de la mémoire), et brassent en un même chaudron vie et littérature.

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Composés à la fin de sa vie, les Instantanés de Stéphane Mosès échappent à la lourdeur du pensum autobiographique par la grâce de la composition, mêlant l’Histoire à l’intime d’une façon très serrée, évitant les pièges du pathétisme par la logique de l’ellipse.

Par le langage plongeant dans l’oubli, l’écrivain se laisse guider par la puissance du ressouvenir, construisant des arches de lisibilité entre la succession des adieux.

« Berlin 1934 ; j’ai trois ans. La sœur de ma mère prend congé de nous la veille de son émigration. Son mari était parti en toute hâte un an plus tôt. Tous deux sont dentistes. Mon oncle dirigeait une clinique syndicale, et de ce fait se trouvait directement menacé. Ma tante se prépare à la rejoindre au Maroc espagnol en compagnie de leur petit garçon âgé de huit ans. Je ne sais rien de tout cela, lorsque, couché dans mon lit d’enfant, je vois ma tante m’embrasser et me dire adieu. »

Passe un personnage en uniforme brun saluant la foule enthousiaste lors de la parade d’ouverture des jeux Olympiques.

Passe une synagogue.

Passent une rengaine yiddish, un paquebot en partance pour Casablanca.

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Passent la poésie française, les mots « étrangers ennemis », « juif allemand », « apatride », des détenus dans un baraquement.

« Octobre 1942 : c’est le matin de Yom Kippour. Je me rends avec mon père dans le baraquement servant de synagogue. Lorsque nous pénétrons dans la salle, je suis comme aveuglé par la masse des juifs en prière enveloppés de leurs châles blancs. Il me semble que la salle rayonne d’une lumière surnaturelle. »

Passent des républicains espagnols, l’exclamation tellurique « Camarades ! », la petite ville côtière de Mazagan, des cinémas, les couloirs du lycée Lyautey, les obsèques de Marcel Cerdan.

« A la maison, mes parents débattent du cas Furtwängler. Ma mère déclare qu’il faut savoir pardonner les erreurs politiques d’un grand artiste. Mon père veut lui faire admettre qu’il ne s’agit pas de politique mais de morale. L’éthique, dit-il, est plus importante que l’esthétique. »

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C’est maintenant le temps de la révolte, des cours éblouissants de Jean Beaufret au lycée Henri-IV, et de l’assassinat des époux Rosenberg.

Et puis cette notation (fin de la partie intitulée « Instantanés 2 »), qui émeut au suprême : « 13 mai 1968 : Liliane et moi nous préparons à nous rendre à la grande manifestation de soutien aux étudiants, destinés à partir de la gare de l’Est. Arrivés au lieu de rendez-vous, nous sommes pris au milieu d’une foule immense. Soudain, nous apercevons tout près de nous notre ami le poète Paul Celan, que nous n’avions pas revu depuis des années. Nous tombons dans les bras l’un de l’autre. Au moment où le cortège se forme, Celan nous prend le bras, Liliane d’un côté, moi de l’autre. La foule entonne L’Internationale, que Celan reprend avec enthousiasme. Quant à moi, je ne me sens pas la force de faire chorus. Un an auparavant, au moment de la guerre des Six jours, cet hymne avait servi de signe de ralliement à la cohorte de tous les adversaires d’Israël. Celan n’a pas conscience de notre silence. Nous continuons à marcher, bras dessus bras dessous, jusqu’à la dispersion de la manifestation. A ce moment, Celan se tourne vers nous et nous dit : « J’ai envie de continuer à marcher. Venez avec moi, nous allons flâner à travers Paris. » Je regretterai toute ma vie ma réponse hâtive : « Ce n’est malheureusement pas possible : nous devons rentrer, nos enfants nous attendent à la maison. » C’est ainsi que nous nous séparons. Nous ne devions plus revoir Paul Celan. »

On peut découvrir en accompagnement de ces fragments de mémoire les lettres rédigées entre 1954 et 1960, au Maroc puis à Munich, par Stéphane Mosès, dans le langage savoureux des khâgneux, pour son « co-thurne » du lycée Henri-IV Maurice Rieuneau.

On y lit notamment ceci : « Figure-toi que depuis le 21 octobre nous avons un petit garçon, qui s’appelle Emmanuel. Je me suis senti un peu dépaysé  au début, mais pas tant que ça, car depuis quelques mois déjà je suivais avec Liliane (ni ris pas, toi non plus) des cours « d’accouchement sans douleur » qui m’ont permis de jouer un rôle relativement actif à la naissance, et, l’habitude étant prise, après aussi. »

La vie est formidable, non ?

Instantanes

Stéphane Mosès, Instantanés, suivi de Lettres à Maurice Rieuneau (1954-1960), préface d’Emmanuel Mosès, éditions Gallimard, collection L’Infini, 118 pages

Site Gallimard

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