
Beijing est un passage, un couloir sans paroi, un ciel à l’envers.
Beijing est un corps de solitude, un chant, un poème.
« Servie par une fille de salle derrière les latrines / dans une chambre froide sur une planche de marbre qui élime les coudes / la pierre lavée le matin à grand jus de vaisselle / fume dans la saison morte »
Beijing cherche des oiseaux pour ses cages, s’assied sur le trottoir, se lave les mains dans l’eau d’un temple en reconstruction.

« Un vert pénètre la vitesse. »
Beijing a les poumons noirs. Une pluie acide coule sur ses écailles. Tombe entre les immeubles une poussière à cracher.
« Bleu est un pôle d’épuration fiché dans le dicton / une station poétique d’écoute intransitive / l’avant-poste des contre-propositions éthiques de l’inaudible. »

Beijing avale la pilule, ne se souvient de rien, rit de tout de peur ne plus rire du tout.
« L’indifférence / sied au conditionnement martial des pas. »
Beijing fait l’amour, te fait tourner la tête, et demande d’être yang quand tu es yin, yin quand tu es yang.

« La chair des matrices / cadre le débord / quand elle regarde par la fenêtre / les beautés mobiles qui désignent et nomment. »
Beijing, tu te frottes le dos contre les briques de la ruelle.
« Un mannequin bondit dans les virages de la vue. »

Beijing sature l’œil, l’esprit, les sens.
« Les images sont si fortes / que je m’oublie longuement dans les dédales / en aval desquels une collection dérisoire de mots / botte en touche. »
Beijing s’inscrit sur ta rétine en idéogrammes rouges, te perd dans sa nuit, s’invite dans ton sommeil.

« La nuit toutes les issues sont bonnes à prendre. »
Bol de riz, bol de rêves, bol des prières secrètes.
« Il est l’heure de refermer ses pores. »

Beijing s’apprête à jouer, et t’engloutir dans son ciment.
Beijing, c’est aussi Beijing Blues, de Carole Darricarrère, photographe et poète (publiée, entre autres, chez Fourbis, Farrago, Comp’Act, Seghers, Isabelle Sauvage), c’est un petit livre cousu main, très soigneusement édité par les éditions nantaises du Petit Véhicule.
C’est aussi le chant d’une époque, précise son auteure en préface, où « j’étais parvenue à mettre la vie matérielle au service de ma créativité. »

Carole Darricarrère, Beijing Blues, éditions du Petit Véhicule, 2018