Des envies d’impossible, Utopia, par Carlo Bevilacqua, photographe

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© Carlo Bevilacqua

Dans son essai de 1755, Discours sur l’inégalité parmi les hommes, Jean-Jacques Rousseau associe l’origine du mal à celui de l’instinct de propriété.

Celui-ci étant aujourd’hui la clef de voûte de l’empire marchand nous tenant lieu de monde, il importe de prouver par l’existence que nous choisissons de mener qu’il est possible de vivre selon d’autres paradigmes.

Cette approche est l’objet d’un livre ample du photographe et réalisateur de documentaire Carlo Bevilacqua, Utopia (Editions Intervalles), soit une enquête menée pendant plusieurs années sur des utopies concrètes portées un peu partout sur la planète par des collectifs, des petits groupes d’ardents rêveurs, des individus ayant le sens de l’autre et de l’environnement dans lequel ils évoluent.

Relier le petit point et le vaste monde, changer de route, inventer d’autres systèmes de références que ceux que la domination capitaliste impose à nos imaginaires.

Utopia, qui fut d’abord un livre de l’ami d’Erasme, Thomas More, paru en 1516, désigne étymologiquement à la fois un lieu de bonheur, et un lieu qui n’existe pas, ce que s’emploient à démentir les expériences relatées dans l’ouvrage du photographe sicilien.

Nous sommes avec lui aux Etats-Unis, en France, en Italie, au Pays de Galle, aux Pays-Bas, en Lituanie, en Espagne, en Inde, au Canada, au Danemark, dans des territoires soustraits à la logique de férocité et d’exploitation que nous subissons chaque jour.

L’ambition est bien de reprendre sa vie en mains, et de travailler à créer à plusieurs de nouveaux chemins de sens, plus solidaires, plus égalitaires, plus respectueux de la nature en sa géniale profusion.

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© Carlo Bevilacqua

Des notions telles que autosuffisance, recyclage, démocratie directe, circuits courts, écovillage, maison à impact zéro, syncrétisme religieux, gestion communautaire des ressources, responsabilité écologique sont reprises, activées, expérimentées.

Il ne s’agit pas de refaire le monde, mais de faire des mondes hautement vivables et désirables que nous créons des laboratoires pouvant en inspirer d’autres.

Carlo Bevilacqua montre en images la diversité des expériences communautaires s’élaborant aujourd’hui.

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© Carlo Bevilacqua

Elles feront sourire les sceptiques de profession, et ricaner les cyniques, mais on a l’habitude, la moquerie dévalorisante est leur fond de commerce.

Dans l’avant-propos d’Utopia, Romano Madera écrit dans un texte intitulé joliment On peut mourir d’utopie, on ne peut vivre sans utopie : « Nous pouvons dire que ces images interrogent une articulation cruciale, qui s’est décantée dans le temps pour ceux qui ne se résignent pas à l’état actuel des choses. Ces gens-là se mettent en voyage et éprouvent le besoin de témoigner, d’offrir à la réflexion critique commune des façons de vivre qui, courageusement, jouent un rôle « explorateur ». Une société sans explorateurs de nouvelles possibilités, de possibilités différentes, peut-elle survivre ? Et parmi ces possibilités, celles qui inventent et expérimentent des modes de vie alternatifs ne doivent-elles pas jouer un rôle d’avant-garde, surtout quand l’impression que les marges de durabilité de la planète se réduisent et qu’un sentiment rampant d’inutilité et d’absence de sens se diffuse à grande échelle ? »

Les expérimentations collectées ici ne sont pas directement révolutionnaires, comme l’effervescence politique que l’on retrouve dans les ZAD, mais proposent généralement une façon de renouer avec un art de vivre reliant l’homme, la nature et la spiritualité, loin des fracas de l’Histoire.

Certaines expériences (Auroville, en Inde ; Damanhur dans le Piémont, en Italie ; Mandarom dans les Alpes-de-Haute Provence en France, et sa religion syncrétique fondée par Gilbert Bourdin appelée l’aumisme) peuvent paraître les émanations de sectes. Et alors, avez-vous trouvé, chers amis, d’autres moyens sûrs d’être heureux, au moins plus d’une heure ?

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© Carlo Bevilacqua

Le symbole de l’autoproclamée République d’Uzupis, quartier de Vilnius en Lituanie ? « La paume d’une main percée d’un grand trou en son centre » puisque « tout passe et qu’on ne peut rien posséder véritablement ».

La Vallée des Elfes en Toscane (Il Popolo degli Elfi) ? « Actuellement, les elfes vivent dans quinze noyaux autosuffisants, à une heure de marche environ les uns des autres. La plupart des maisons ne sont pas raccordées au réseau électrique, la propriété privée n’existe pas, la vie n’est régie par aucune règle : chacun est libre de s’engager dans des activités sociales selon sa volonté et son inclinaison propres. Les membres de la communauté cueillent des fruits et des plantes aromatiques, cultivent des légumes, des céréales, des châtaignes ainsi que des olives et élèvent du bétail, le tout uniquement pour leur alimentation. Les produits de la terre sont partagés entre les noyaux en fonction des nécessités. On se déplace à dos d’âne et le travail manuel, tel que la restauration des nombreuses maisons de pierre abandonnées, qui a occupé la population pendant plus de vingt ans, se fait toujours en coopération. La présence et le travail de la communauté sont reconnus comme une richesse et une ressource fondamentale pour la protection et la sauvegarde du territoire. »

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© Carlo Bevilacqua

Angelo, le bandit qui sauve des chevaux, installé dans le Piémont ? « En 1974, il abandonne son travail à l’usine pour se consacrer aux animaux. Son projet est de sauver de jeunes et vieux chevaux destinés à l’abattoir. »

Jadiv Molai Payeng en Inde ? « Molai a planté une forêt tropicale de 1500 hectares sur un banc de sable au milieu du fleuve Brahmaputra. »

Et si vous voulez rencontrer des articulteurs éco-punks, rendez-vous à Vieille Valette, en Languedoc-Roussillon, dans le Gard.

Utopia est un livre à placer sur sa table de travail ou à son chevet, afin de le consulter régulièrement, et de prendre avec lui son envol quand la mélancolie nous gagne de nouveau.

Il faut prendre le temps de le consulter, de le regarder, comme une encyclopédie des possibles en temps de guerre, et le prolonger avec nos propres expériences offertes à tous.

Utopia

Carlo Bevilacqua, Utopia, Tenir à l’impossible, avant-propos de Carlo Bevilacqua, Arianna Rinaldo et Romano Madera, traduction en français Laura Brignon, Editions Intervalles, 2018, 180 pages

Editions Intervalles

Site de Carlo Bevilacqua

Once a year all the members of the community ìSpiritual People
© Carlo Bevilacqua

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