La matrice photographique ou Kubrick avant Kubrick, par Donald Albrecht et Sean Corcoran

 

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©SK Film Archives/Museum of the City of New York / Taschen

« Kubrick entra chez Look en 1945 avec sa photo d’un crieur de journaux démoralisé le lendemain de la mort de Franklin D. Roosevelt. Kubrick avoua plus tard avoir demandé au vendeur de paraître plus déprimé qu’il ne l’était réellement pour obtenir un effet plus dramatique – il avait déjà cette capacité à mettre en scène ses sujets. »

Avant d’être le cinéaste génial que l’on sait, Stanley Kubrick, ce sera peut-être une découverte pour beaucoup, fut un excellent photographe.

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©SK Film Archives/Museum of the City of New York / Taschen

Travaillant pendant cinq ans pour le magazine américain Look, le jeune New-Yorkais né dans le Bronx en 1928 est dès l’âge de dix-sept ans un artiste de grand talent, arpentant, appareil photographique en main, les rues de sa ville natale, observant ses habitants avec un œil souvent décalé, drôle, ou plus acerbe, voire voyeuriste, à la façon de Weegee.

Des conservateurs, essayistes et commissaires d’exposition Donald Albrecht et Sean Corcoran, le livre Throught a Different Lens, publié chez Taschen à l’occasion d’une grande exposition ayant lieu au Museum of the City of New York, dévoile donc, en trois cents images, dont beaucoup d’inédites, un pan méconnu de la fabrique du regard de l’auteur de Shining.

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©SK Film Archives/Museum of the City of New York / Taschen

Entre 1945 et 1950, Stanley Kubrick aura fait de New York son principal « champ d’étude » (art du cadrage, choix des sujets humains en leur douce folie, sens de la lumière), attentif aux scènes de rue inattendues comme à l’univers des cabarets, des salles de boxe et des starlettes à la plastique aguicheuse.

Le jeune homme voit parfois sa ville comme on regarde un film noir, s’intéressant aussi aux anonymes et aux angles morts du rêve américain triomphant de l’après-guerre.

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©SK Film Archives/Museum of the City of New York / Taschen

En images fixes, Kubrick apprend à raconter des histoires tirées de la vie quotidienne, faisant par exemple un reportage sur un adolescent appelé Mickey ou des sujets sur des personnalités de la radio et de la télévision.

« Chronologiquement, écrit Luc Sante, Kubrick se situe au milieu de la myriade de photographes new-yorkais ayant mitraillé les rues de cette époque : Ted Croner et Louis Stettner, nés en 1922 ; Diane Arbus et Saul Leiter, nés en 1923 ; Robert Frank et Jerome Liebling, nés en 1924 ; Simpson Kalisher, nés en 1926 ; Garry Winogrand, William Klein et Elliott Ewitt, nés en 1928 ; Bruce Davidson, né en 1933 ; et Lee Friedlander, né en 1934. Il est intéressant de comparer Kubrick avec son contemporain Winogrand, né la même année que lui, originaire lui aussi du Bronx, et ayant, lui aussi, renoncé à ses études universitaires pour se consacrer à la photogarphie. Winogrand eut beaucoup plus de mal à percer, travaillant en free-lance durant de longues années, parvenant rarement à placer une image dans une publication de prestige. »

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©SK Film Archives/Museum of the City of New York / Taschen

Le photographe documente avec acuité et malice la façon dont l’Amérique se met en scène et fait du divertissement la substance même de son éthos démocratique.

Avec Kubrick, la rue s’exprime, « romantique, aliénée, mystérieuse et quotidienne ».

Les images s’associent, deviennent peu à peu des séquences de films.

L’hippodrome de l’Aqueduct photographié en 1947 par l’artiste prodige est déjà une préfiguration des scènes de champ de courses du film L’Ultime Razzia (1956).

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©SK Film Archives/Museum of the City of New York / Taschen

En 1950, sa rencontre avec le boxeur Walter Cartier lui offre le sujet de son premier documentaire de seize minutes, Day of the Fight, qui sera distribué mondialement.

Weegee, évoqué plus haut, sera engagé quinze après leur premier contact comme conseiller en effets spéciaux et photographe de plateau sur le Docteur Folamour (1964).

« En tant qu’œuvre embryonnaire d’un futur grand réalisateur, conclut Luc Sante, Kubrick nous offre presque trop d’indices, à la fois psychologiques et esthétiques, sur ce qui est à venir. On distingue les débuts de ses humeurs en clair-obscur, de ses compositions avec profondeur de champ, de ses allées et venues constantes entre le micro et le macro. On y remarque son sens du détail presque fanatique, sa volonté d’utiliser le monde comme un vaste studio où aucune nuance n’est négligée et où rien n’est laissé au hasard. Stanley Kubrick a eu de la chance avec son premier emploi : c’est là qu’il a appris à observer. »

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Trought a Different Lens : Stanley Kubrick Photographs, édition de Donald Albrecht et Sean Corcoran, préface Whitney W. Donhauser, texte de Luc Sante, Taschen, 2018, 330 pages

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© Taschen

Les éditions Taschen publient également, à partir de l’édition limitée originale, composée de dix livres présentés dans un étui reproduisant la reliure ouvragée d’un livre d’histoire ancien dédié à Napoléon, un fort ouvrage consacré au projet de Stanley Kubrick d’un film sur l’Empereur français.

Intitulé Le « Napoléon » de Stanley Kubrick, Le plus grand film jamais tourné, ce livre concocté par Alison Castle est donc une reprise en fac-similé des travaux préparatoires du maître de cinéma.

« Quand j’ai commencé mes recherches pour Les Archives Stanley Kubrick et visité les archives de Kubrick pour la première fois, en 2002, j’ai été stupéfaite par la quantité de matériels concernant Napoléon que Kubrick avait conservé – bien plus que pour ses films aboutis, écrit en préface Alison Castle. Cette vaste collection rassemblant notes, livres, versions successives du scénario, correspondance, retranscriptions d’interviews, plans de tournage et documents historiques représentait, comme figé dans le temps, l’état auquel était parvenu le projet lorsqu’il a été abandonné en 1971. »

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© Taschen

Choix a été fait, pour présenter ces documents précieux, d’« une approche kubrickienne », soit sur huit-cent-trente-quatre pages une présentation à plat des différentes versions du scénario, photos de repérage, études pour les costumes…

Au lecteur, certes aidé de quelques textes d’explicitation (de l’historienne du cinéma Eva-Maria Magel, et des historiens Oxford Geoffrey Ellis et Jean Tulard), de faire à partir de ce matériel de recherche son propre film.

Jan Harlan : « Pour Kubrick, Napoléon offre l’occasion de réaliser un grand film épique traitant de vastes sujets : un épisode important de l’Histoire européenne, une personnalité incontestable, un personnage historique unique, une légende faite d’éclat, de romance, de jalousie, d’intrigues et de trahisons, de batailles sur terre et sur mer et, surtout, de pouvoir. C’est l’occasion de représenter toute l’Europe et l’Afrique du Nord – de Lisbonne à Moscou, des déserts arides d’Egypte aux landes enneigées de Russie – à une époque troublée. Mais plus que tout, l’histoire de Napoléon permet à Kubrick de considérer la gloire et la fragilité humaines à travers le personnage d’un dirigeant charismatique aux dons incomparables, un homme qui fut vénéré et qui s’aimait profondément lui-même, mais dont l’arrogance provoqua la chute. »

Il y avait sans nul doute en Napoléon de cette folie humaine qui passionnait Kubrick, à qui l’on doit ce mot fameux : « La paranoïa, c’est comprendre ce qui se passe. »

A l’entreprise totale de Stanley Kubrick correspond donc une sorte d’ouvrage absolu proche du vertige dans la répétition et la variation des documents.

Confidence de l’auteur de Spartacus à Felix Markham : « Il a toujours été hanté par l’idée du moment, vous savez, où il ne gagnerait plus. Il ressentait vraiment la même chose qu’éprouve, par exemple, un auteur de théâtre ou de cinéma, pour lequel la valeur de son œuvre se mesure à celle de sa dernière création. Rien d’autre ne compte que l’ultime résultat, et on a le sentiment qu’il est aussi hanté par cette idée – qu’il a la sensation qu’il ne peut se permettre aucun échec. »

Comme Stanley Kubrick lui-même ?

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Le « Napoléon » de Stanley Kubrick, Le plus grand film jamais tourné, édition d’Alison Castle, textes de Jan Harlan, Eva-Maria Magel, Geoffrey Ellis, Jean Tulard et Alison Castle, Taschen, 2018, 834 pages

Entrer chez Taschen

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© Taschen

 

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