Las Nanas infantiles, par Federico Garcia Lorca, ou l’enfance assassinée

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« J’ai voulu descendre jusqu’aux joncs de la rive. Plus bas que les tuiles jaunes. A la sortie des villages, là où le tigre mange les enfants. A présent, je suis loin du poète qui regarde sa montre, loin du poète qui lutte contre sa statue, qui lutte contre le sommeil, qui lutte contre l’anatomie. J’ai fui tous mes amis pour suivre ce garçon qui mange des fruits verts et qui regarde les fourmis dévorer un oiseau écrasé par une auto. »

La photographie choisie pour accompagner la nouvelle édition des Berceuses de Federico Garcia Lorca (Allia, 2018) montre le poète et dramaturge espagnol posant avec beaucoup d’élégance. Le visage est d’une grande douceur, presque androgyne, et l’allure générale buster-keatonienne.

On ne sait pas de quand date ce portrait, mais le bel écrivain, qui mourra assassiné à trente-huit ans par des milices franquistes, a passé l’âge de la naïveté.

Il y a dans son regard plongeant dans celui du spectateur une mélancolie profonde, qui touche au suprême.

En 1928, le poète donne une conférence sur le thème des berceuses espagnoles, occasion comme toujours d’approcher au plus près l’âme de son peuple.

« A chaque fois que je me suis promené à travers l’Espagne, un peu las des cathédrales, de pierres mortes et de paysages chargés d’âme, je me suis mis à rechercher les éléments vivants, durables, dans lesquels l’instant ne se fige pas et qui vivent un présent vivant. Parmi la quantité infinie de ceux qui existent, j’en ai privilégié deux : les chansons et les confiseries. »

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Loin de célébrer la facilité de l’existence, le plaisir de vivre et de s’endormir, les mélodies qu’entendent les tout-petits ont cette particularité en Espagne d’être d’une tonalité particulièrement douloureuse.

On ne s’endort ainsi pas dans l’illusion d’une félicité à venir, mais avec la pré-conscience d’un monde à affronter dans toute son âpreté et ses cruautés possibles.

Ayant recueilli des berceuses un peu partout dans son pays, Federico Garcia Lorca pointe leur extrême tristesse, et leur violence, déclarant à cet égard : « Il nous faudra toujours reconnaître que la beauté de l’Espagne n’est pas sereine, douce, apaisée, mais ardente, à vif, excessive, quelquefois sans orbite ; une beauté dépourvue des lumières d’un cadre intelligent sur lequel on puisse prendre appui, et qui, aveuglée par son propre éclat, se fracasse la tête contre les murs. »

Y aurait-il en Espagne une rancœur contre les enfants ? « Ce sont les pauvres femmes qui nourrissent leurs enfants de cette mélancolie et ce sont elles aussi qui l’apportent dans les maisons riches. L’enfant riche reçoit les berceuses de la femme pauvre qui en même temps, dans la blancheur de son lait rustique, lui donne la quintessence du pays. »

De la « petite montagne volcanique frémissante de lait et de veines bleues » de la nourrice, l’enfant reçoit la vie, comme la sensation d’un danger au moment du chant.

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Il entend par exemple : « Va-t’en d’ici ; tu n’es pas mon enfant ; ta mère est une Gitane. »

Ou : « Fais dodo, mon enfant, dors, / ta maman n’est pas ici / la Vierge l’a emmenée, / pour lui tenir compagnie. »

Ou : « Elle n’a pas eu de maman / la petite tortue. / La Gitane l’a enfantée, / et l’a mise à la rue. »

Souvent, le tout-petit se rebelle : « J’ai été témoin d’une infinité de cas au sein de ma vaste famille dans lesquels l’enfant a empêché catégoriquement la chanson. »

On retrouve dans la trilogie théâtrale de la terre d’Espagne (Noces de sang, Yerma, La Maison de Bernarda Alba), précise en postface Line Amselem, par ailleurs traductrice de cet ouvrage, le thème de la berceuse cher au poète.

La berceuse espagnole, cet appel du vide.

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Federico Garcia Lorca, Les Berceuses, traduit de l’espagnol par Line Amselem, édition bilingue, postface de Line Amselem, Allia, 2018, 80 pages

Editions Allia

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