Laisse-moi, ne me laisse pas, je meurs, par Rafael Chirbes, écrivain

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« Ne me laisse pas, me suppliait-il. Il me faisait mal, il me clouait les ongles dans le dos. Je vais rater le dernier train, répétai-je. Et, pour me libérer, je fus obligé d’écarter avec une certaine violence les doigts qu’il m’avait plantés dans les épaules et de tirer fortement ses bras vers le haut. Je dois m’en aller, répétai-je plusieurs fois d’une voix douce destinée à excuser la brusquerie du geste avec lequel je l’avais écarté. J’insistai : je reviendrai et on trouvera le moyen de te faire venir avec moi en Espagne, tu pourras bien te reposer. On va faire comme ça. ses bras et ses jambes, décharnés comme des pattes d’insecte, s’agitèrent un instant ; puis il resta immobile, laissa tomber sa tête sur l’oreiller et se mit à sangloter par à-coups, du fond d’un grand chagrin ; et ses sanglots se transformèrent en quelques secondes en une lamentation ininterrompue qui augmenta et augmenta de volume, occupa toute la chambre et me suivit dans les couloirs de l’hôpital tandis que je me dirigeais vers la porte de sortie. »

Rafael Chirbes est un écrivain et critique littéraire espagnol, décédé en 2015 à soixante-six ans.

Paris-Austerlitz est son dixième livre publié en France chez Rivages. Centré sur la relation intime entretenue par deux hommes formant un couple homosexuel, on peut le considérer comme étant de nature testamentaire, tant il semble avoir été écrit dans l’urgence durant les derniers mois de la vie de son auteur, fauché par un cancer des poumons dégénérant très vite.

Rafael Chirbes immensément respecté en Espagne, est un écrivain de vérité (peut-il y en avoir d’autres ?), ne se cachant pas derrière son petit doigt de fée littéraire pour révéler les beautés étranges, les turpitudes, les faiblesses et les solitudes de l’humanoïde terminal.

Les désillusions politiques – désenchantement devant l’avancée inexorable des démocraties illibérales et du mercantilisme – furent l’un de ses grands sujets, mais aussi les tentatives de former des unions solides dans leur précarité même.

Paris-Austerlitz conte l’histoire d’amour et d’éloignement d’un jeune peintre s’exprimant à la première personne et de son amant Michel, d’âge et de classe sociale différents.

Au moment où nous le rencontrons, Michel est malade et réside à l’hôpital Saint-Louis, ne recevant son ancien complice qu’avec réticence, répugnant à le voir accomplir son devoir de compassion envers un mourant.

A Vincennes, ses camarades de beuverie l’ont oublié, il n’est plus qu’une ombre sous perfusion.

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Paris est ainsi, une ville où l’on disparaît dans la niche que la misère a bien voulu nous donner, comme chez Zola.

« Pour la plupart, les disparus sont des mecs en chute libre, expulsés de galetas sans fenêtre ou avec une seule et unique fenêtre donnant sur une courette, avec WC commun sur le palier, qui vont se perdre dans un trou misérable d’une banlieue ou dans les couloirs du métro. »

Un soir, le récitant s’observe, s’inspecte : des taches sont apparues sur poitrine et les bras. Serait-il lui aussi infecté ?

« A l’époque, on ne m’aurait pas ôté de la tête l’idée que, dans le fond, la maladie était l’expression d’un manque d’ambition, et même d’une absence d’orgueil. »

Serait-il atteint par le sarcome de Kaposi ?

Peur, panique, spectre du Sida.

Paris devient encore plus sinistre, un lieu de hantises et de fantômes.

Les souvenirs reviennent, se bousculent, et les douleurs se superposent.

« Michel s’effaçait peu à peu comme diminuait chaque fois que j’allais le voir la faible lumière de l’après-midi d’hiver dans le cadre de la fenêtre de l’hôpital. Allongé sur son lit, ce personnage qui l’avait remplacé m’adressait la parole (certains jours avec un sourire forcé, d’autres jours tristes, d’autres furieux). Je le regardais, j’entendais cette voix de vieille fille enrhumée qu’il avait prise, et je me laissais envahir par une indifférence agressive et coupable qui venait se substituer au chagrin. »

On aime, on a aimé, on croit aimer, on s’obstine, on se fait mal, on s’étouffe.

Un homme disparaît, avec lui l’histoire d’un amour. Pour qu’ils survivent, il faut la forme d’un livre vrai et fier, sans cynisme, fidèle jusqu’à la mort aux élans comme aux dégouts.

Saluons ici une nouvelle fois le travail fondamental des traducteurs historiques des auteurs importants, ici Denise Laroutis. Ils sont plus que des passeurs, une partie essentielle de l’œuvre.

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Rafael Chirbes, Paris-Austerlitz, traduit de l’espagnol par Denise Laroutis, Rivages, 2017, 126 pages

Editions Payot & Rivages

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Se procurer Paris-Austerlitz

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