La littérature, ce vice, ce sport mortel, par Pierre Drieu La Rochelle et Julien Hervier

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« Pour moi, la littérature, ce n’est pas un métier, c’est comme un vice ou un sport mortel. »

On lit peu, ou mal, ou pas du tout l’œuvre du très noble Pierre Drieu La Rochelle, écrivain jugé infréquentable pour avoir collaboré avec le régime de Vichy, son « espèce d’amitié » avec l’ambassadeur d’Allemagne Otto Abetz, et ses propos délirants sur les juifs.

Pourtant, lisez ceci, qui est l’incipit de Drieu La Rochelle. Une histoire de désamours, livre inattendu, formidable, de Julien Hervier, professeur de littérature comparée, traducteur (Nietzsche, Martin Heidegger, Hermann Hesse, Reinhard Lettau, Robert Walser), et spécialiste notamment de Ernst Jünger, qu’il a contribué à faire entrer dans la Bibliothèque de la Pléiade :

« On souhaiterait rendre hommage à la vigueur des passions de Drieu La Rochelle, telle qu’elle s’exprime en particulier dans ses amours : il le mériterait pour son honnêteté, son courage, sa fidélité à ses idées et à ses engagements – malgré la brutalité parfois stupéfiante de ses revirements, liés aux incessants changements du monde et de la vie telle qu’elle va -, son indifférence réelle aux valeurs d’argent – malgré son  goût du luxe et des jolies femmes de la « bonne société » -, son absence totale d’hypocrisie sexuelle ; il le mérite surtout pour quelques réussites littéraires exceptionnelles, qui s’imposent au milieu d’un certain nombre d’œuvres inégales ou terminées à la hâte. Son dernier roman, Mémoires de Dirk Raspe, avait pris les dimensions d’un chef d’œuvre au moment où son suicide l’a brusquement interrompu. A cinquante ans, Drieu avait réussi à prendre un tournant décisif qui permettait tous les espoirs en ses écrits futurs.

Mais comment oublier la face obscure de sa personnalité, la faute tragique de sa collaboration avec les Allemands, née d’une erreur d’analyse géopolitique dans laquelle il a voulu s’entêter, bien que l’ayant reconnu très vite comme une voie sans issue : tout cela par une absurde fidélité à lui-même et par refus de se conduire en girouette politique, virant aux vents de la victoire alliée ? »

Une telle accroche ne vous exalte-t-elle pas ? Tant pis, tant mieux, cet essai vous aurait rendu libre.

Sous la forme d’un dictionnaire (a comme alcool, f comme France, s comme saphisme), Julien Hervier fait le portrait d’un homme amoureux des femmes, de la grandeur de son pays, et de la littérature, prenant pour le décrire le parti de la dialectique de la passion et du désamour, les admirations de Drieu devenant vite des déceptions fondamentales.

En effet, être à la hauteur des attentes de l’auteur du Feu follet, lorsqu’il avait choisi de vous célébrer, semblait des plus difficiles : « Il y a en moi une faculté d’admiration qui veut trouver des objets qui l’assouvissent entièrement. Si l’un de mes amis donne une fête, la réunion des beautés et des talents, la musique, les danses, l’ornement des salons, tout doit être tel que cela se pose aussitôt dans un pan éternel, sans attendre l’agrément du souvenir. »

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Drieu La Rochelle a beaucoup aimé les femmes, qu’il a beaucoup délaissées quand celles-ci ne l’inspiraient plus, recherchant dans la fréquentation des prostituées une sexualité directe, débarrassée de la sentimentalité et du factice, désirant leur jouissance quand celles-ci la lui refusaient logiquement (lire son journal).

Epris d’absolu, Drieu La Rochelle ne supportait que l’impossible.

Drieu, c’était, pêle-mêle, la hantise du suicide, l’amitié considérable (déçue) avec Louis Aragon, les passions féminines (ah la franchise sexuelle des Américaines), le tourbillon des corps, la relation ardente avec la mécène argentine Victoria Ocampo, l’aventure des revues (de Dada à la Nrf), la lecture de Nietzsche, la défense de Malraux et de Gaston Gallimard, le goût de l’Angleterre, la conception aristocratique de l’argent, désinvolte et princière, la fascination des mauvais garçons et de la force de la jeunesse, la volonté de redresser la France au profit d’une Europe forte, unie, le courage et la grandeur d’âme (il sauve Jean Paulhan de la déportation).

Il y eut bien peu de personnes à son enterrement, fors Raymond Lefebvre et Jean Bernier, mais pour les connaître, il faudra lire ce précieux dictionnaire.

Jean Cayrol en 1972 dans une lettre à l’homme de théâtre Jacques Téphany : « Je tiens à vous écrire que j’ai la plus grande admiration et le plus grand respect pour Drieu La Rochelle, pour ce qu’il a essayé de faire afin de me sauver la vie en 1942. »

Vous l’avez compris, Drieu La Rochelle, Une histoire de désamours s’avère un livre nécessaire pour s’autoriser à redécouvrir l’œuvre (L’Homme couvert de femmes, Béloukia, Gilles, Mémoires de Dirk Raspe, Notes pour un roman sur la sexualité, Journal), avec et par-delà l’homme.

PS : On lira à la rubrique Prostitution une lettre savoureuse, extraordinaire, du jeune Marcel Proust réclamant 13 francs à son grand-père afin d’aller au bordel pour cesser au plus vite ses « mauvaises habitudes de masturbation. »

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Julien Hervier, Drieu La Rochelle, Une histoire de désamours, essai, Gallimard, 2018, 298 pages

Site Gallimard

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Se procurer Drieu La Rochelle. Une histoire de désamours.

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