Courir plus vite que la beauté, Pablo Picasso et Jean Cocteau, une amitié de cinquante ans

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Jean Cocteau à Pablo Picasso, le 25 septembre 1915 : « Mon cher Picasso, il faut vite peindre mon portrait parce que je vais mourir. »

Dans un article du dernier numéro de La Nouvelle Revue Française (n°630), Philippe Blanchon revient sur l’importance – méconnue – pour les Américains influents de l’entre-deux-guerres, notamment T.S. Eliot et Ezra Pound, installés à Londres, de l’œuvre et de la pensée de Jean Cocteau, alors relativement marginalisé en France par les surréalistes.

Alors que les avant-gardes cherchent à renouveler les formes de l’écriture poétique, Cocteau apparaît comme un modérateur capable de réconcilier classiques et révolutionnaires, modernité et tradition.

Cocteau : « La poésie est une machine à fabriquer de l’amour. Ses autres vertus m’échappent. »

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Toutefois, saluant en Apollinaire « cette boiterie dont la poésie est faite » (La difficulté d’être), l’auteur de la conférence D’un ordre considéré comme une anarchie ne méconnaît bien sûr pas la part de risque et de vertige qu’induit véritablement l’acte créateur.

On peut ainsi lire à l’aune de cette réflexion la correspondance qu’eurent Pablo Picasso et Jean Cocteau entre 1915 et 1963 dans l’impeccable édition scientifique de Pierre Caizergues (introducteur de Cocteau dans la Bibliothèque de la Pléiade) et Ioannis Kontaxopoulos (collectionneur et spécialiste de l’œuvre graphique de Cocteau) publiée par Gallimard, avec la collaboration du Musée National Picasso-Paris, dans la collection « Art et Artistes ».

Picasso, qu’entraîne Cocteau dans l’aventure des Ballets russes de Diaghilev – le peintre dessine les costumes et le gigantesque rideau de scène de Parade, ballet « cubiste », dont Cocteau a écrit le livret et Erik Satie la musique – affermit chez son ami la nécessité d’un vocabulaire nouveau.

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Pierre Caizergues et Iaonnis Kontaxopoulos distinguent trop périodes dans cette amitié géniale : l’enthousiasme (de 1915 à 1926), le malentendu (de 1927 à 1949), le rapprochement (de 1950 à 1963), alors que tous deux, auréolés de gloire, vivent dans le Sud de la France

Si Cocteau se plaint souvent du peu de lettres de son ami, semblant parfois en position d’infériorité, c’est que Picasso est par nature un dominateur, un triomphateur (lire le portrait que fait de lui la Femme fleur Françoise Gilot, sa compagne de 1944 à 1953, en fin de préface).

Jean Cocteau, le 25 octobre 1916 : « Vous, splendide, une fois pour toutes et dominant les circonstances de la mèche, de la pipe et du col. »

Le 26 avril 1917 : « Tous les matins j’ouvre l’œil espérant une lettre. Jamais rien ! »

Cocteau lui apporte ses réseaux, des mécènes, mais aussi son goût des formules paradoxales et brillantes, quand Picasso n’a de cesse de le bousculer, de le décevoir, de l’épater.

L’acmé de leur collaboration est, après la période très féconde de Parade, où plane la présence d’Apollinaire, le livre Picasso de 1916 à 1961, publié aux éditions du Rocher, anthologie de textes de Cocteau enrichie de vingt-quatre lithographies du peintre espagnol.

Picasso à Cocteau, le 28 août 1918 : « Je mène une vie très mondaine, j’entends de la musique et je prends du chocolat glacé. J’ai attendu toute l’après-midi l’arrivée de Charlot. Charlot n’est pas venu. »

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Cela étonnera peut-être, mais Jean Cocteau, fut en constance et nombre de lettres le plus important des correspondants de l’auteur des Demoiselles d’Avignon (1907).

On lira en annexe de cette importante édition un ensemble de textes choisis de Cocteau sur Picasso, par exemple ceci : « Picasso m’a enseigné à courir plus vite que la beauté. Je m’explique. Celui qui court à la vitesse de la beauté ne fera que pléonasme et carte-postalisme. Celui qui court moins vite que la beauté ne fera qu’une œuvre médiocre. Celui qui court plus vite que la beauté, son œuvre semblera laide, mais il oblige la beauté à le rejoindre et alors, une fois rejointe, elle deviendra belle définitivement. »

Témoignage, superbe de fausse innocence, de Maya Ruiz-Picasso : « Lorsque nous allions à la plage de la Garoupe, au Cap d’Antibes, Cocteau venait sur le beau voilier de Francine Weisweiller. Il y avait Georges Clouzot et sa première femme, Vera, le mannequin Bettina Graziani, et Michel Leiris qui était l’un des marchands et amis de mon père. Avec papa, Cocteau était plus stylé, révérencieux… Il aimait la célébrité et mon père explosait de rayons lumineux qui rejaillissaient sur son entourage. Disons que Cocteau captait mieux ces rayons que les autres. En fait, Cocteau était toujours là où nous allions. Il n’y avait pas besoin de l’appeler pour le voir ! »

Picasso à Cocteau, avril 1917 : « Commande-moi de l’eau merveilleuse. »

Correspondance

Picasso / Cocteau, Correspondance 1915-1963, Gallimard, 2018, 542 pages

téléchargement

La Nouvelle Revue Française, sous la direction de Michel Crépu, Gallimard, mai 2018, numéro 630, 142 pages

Site Gallimard

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