Une poétique de la pirouette, Nathalie Bihan, éditrice

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Comme le disait Gabriel Gauny, ou Jacques Rancière, ou Joseph Jacotot, la base de l’autonomie, c’est l’autonomie de la base, soit celle de Nathalie Bihan, jeune éditrice brestoise ayant décidé d’éditer en toute liberté des livres de propos et de formes très divers.

Son coup d’envoi, Ricochets, du photographe Guy Le Querrec, incarne avec brio ce que peut être aujourd’hui une maison d’édition inventant ses propres codes sans se laisser impressionner par les maîtres du genre.

Ricochets est un livre étonnant, cherchant à remonter, par l’étude d’un album de famille, à la source d’un regard ayant puisé ses tropes dans ce qui constitue la mémoire d’un clan.

Longue vie donc à cette grande petite maison d’édition, qui nous prépare déjà bien des surprises !

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Vous avez fondé récemment les éditions Autonomes, dont le catalogue s’ouvre par la publication d’un livre de photographies, Ricochets, de Guy Le Querrec, membre de l’agence Magnum. Qu’est-ce que l’indépendance pour vous ?

Les Éditions Autonomes est une maison d’édition indépendante et libre – régie par ses propres codes – que j’ai fondée en début d’année. Elle est dédiée à l’impression sur papier (print) et s’autorise une liberté totale de penser et de réaliser des séries imprimées en édition limitée — livres, estampes, essais, fanzines, artefacts — consacrées à l’art.

Elle milite pour la primauté du sens sur l’apparence, même si son cadre est en mouvement perpétuel. Des choix conscients et pertinents sont opérés dans la démarche éditoriale afin de

produire des éditions dont le contenu, la forme et la matérialité sont étroitement liés.

Selon moi, l’indépendance, c’est avoir la liberté d’éditer les auteurs que nous souhaitons. La relation à l’autre, à l’artiste, est primordiale et dépasse le simple intérêt économique. L’indépendance peut parfois sembler risquée et provoquer un isolement mais je vois plutôt cette démarche comme une volonté de provoquer un effet boule de neige avec des forces vives… dans une simple autonomie.

Au sein de cette maison d’édition, une fine équipe aguerrie jongle entre des amitiés présentes ou en devenir, des rencontres imprévues ou provoquées, des circonstances déclencheuses de création. Elle se base sur une mûre réflexion entre les artistes et les designers, apportant une incarnation tangible et aboutie des idées.

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Pourquoi avoir choisi pour votre publication inaugurale de présenter le travail d’un monstre de la photographie ? Le choix de marier l’intime (des photos de famille) et le reportage (en Bretagne, entre 1970 et 2014) n’est-il pas une façon de célébrer dans le géant le petit garçon qui sommeille encore ? Ne s’agit-il pas de remonter avec beaucoup de légèreté à la source d’un regard ?

La rencontre s’est d’abord qualifiée et valorisée par le choc intergénérationnel entre un photographe d’exception, Guy Le Querrec – membre de la célèbre agence Magnum Photos depuis 1976 –  et moi-même, jeune éditrice et designer graphique brestoise. Emmanuelle Hascoët, commissaire d’exposition pour Magnum Photos, est à l’initiative de cette rencontre entre nous.

Notre volonté était de réveiller en lui ses souvenirs enfouis, de comprendre la construction de son regard émanant incontestablement des photographies de leur entourage proche prises par ses parents. Son album de famille commence avant sa naissance, se poursuit durant son enfance et son adolescence, jusqu’à ce que Guy Le Querrec prenne la relève en pratiquant par lui-même l’appareil photographique. Il considère que son œil de reporter s’est formé grâce à cet album et à sa mère, qui, par le biais de son comité d’entreprise lui a offert son premier appareil photo à seulement douze ans. À l’époque, il n’y avait pas ou très peu d’expositions photographiques, de livres photos…

Il s’agissait d’un exercice singulier. Nous avons sélectionné un certain nombre d’images de familles qui nous semblaient fortes et nous avons retrouvé des sœurs, des pairs, des duos, des gémellités dans ses images contemporaines. Des correspondances, telles des boucles de lectures, se sont créées, connectant ainsi mémoires et sourires. Des images qui ont un parallélisme par la construction et le sujet. Des prises de vues de corps aux cadrages hasardeux et sans tête visible, des jambes qui valsent à droite ou à gauche, des erreurs ou des photographies ratées qui ont joué un rôle important et qui lui ont permis d’admettre que des ratages sont créatifs et d’accueillir l’accident en le revendiquant comme tel.

Sans théoriser, nous nous sommes demandés en quoi une image, une trace, vue dans l’enfance et longuement observée, peut influencer le travail d’un photographe des années plus tard sur sa façon de construire une image.

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Le lien avec Guy Le Querrec n’a-t-il pas été établi par la notion de jeu ? On sait le goût des bons mots du photographe, et il y a chez vous une poétique de la pirouette structurant votre façon d’aborder les territoires artistiques. Vous avez par exemple souhaité accompagner votre livre d’un malicieux jeu des sept familles « Guy Le Querrec » à monter soi-même.

En 1977, la couverture de Quelque Part, l’un des premiers ouvrages consacrés au travail de Guy Le Querrec, représentait un jeu de l’oie retraçant le récit de sa vie professionnelle, de son départ de Bretagne, du parcours emprunté jusqu’à l’entrée dans l’agence Magnum Photos. On peut donc appréhender ce jeu des sept familles comme une analogie à la notion de jeu si chère à Guy Le Querrec. Pour rentrer un peu plus dans son intimité professionnelle, il faut savoir que Guy Le Querrec classe, organise et joue avec ses documents de travail en utilisant de gommettes de couleurs sur des planches contacts ou des documents de travail éditorial. Sa gymnastique poético-verbale n’est pas sans lui conférer une certaine sympathie et lorsque l’une des sept familles est complète, le lecteur / joueur peut reconstituer – tel un puzzle – une citation de Guy Le Querrec visible au verso.

Comment entendez-vous cette expression inscrite en exergue de votre ouvrage, « Dans la photographie, il y a à voir et à ranger » ? Le sens d’une image est-il selon vous très dépendant de son voisinage ? 

Pour poursuivre sur ses petites manies autour de l’organisation de son travail photographique, il est certain que la confrontation de deux images est porteuse de sens et de dialogues. Il est donc indispensable de se discipliner sur des choix conscients. Dans cette édition, les images ont ricoché des photos de familles à ses images contemporaines, de l’intimité au professionnel, de l’enfant à l’adulte devenu artiste. Toute l’édition s’est articulée autour de cette citation.

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Emmanuelle Hascoët signe la préface de Ricochets. Comment avez-vous travaillé ensemble ? N’y a-t-il pas dans votre démarche éditoriale une véritable interrogation sur la notion de collectif ?

Emmanuelle Hascoët et Guy Le Querrec se connaissent depuis quinze ans. Ce fut donc une évidence de lui proposer l’écriture de la préface. L’édition Ricochets a été créée dans le cadre d’une grande exposition au Musée de Bretagne à Rennes, Guy le Querrec Conteur d’images. Nous souhaitions publier un livre objet autour des images de Bretagne. Le sujet du livre est arrivé après la rencontre. Il s’agit d’un travail à six mains et trois cerveaux. Emmanuelle, dans son rôle de commissariat, a participé à l’orchestration des choix opérés. Les éditions autonomes défendent l’articulation du travail à plusieurs. Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin.

Pouvez-expliquer plus précisément pourquoi les gommettes ont joué un rôle si important dans l’élaboration de Ricochets ? Est d’ailleurs inscrit au poinçon sur la couverture l’œilleton de la gommette. 

Lors de notre deuxième réunion, Guy Le Querrec nous a présenté son album de famille (l’album tigré) et ses classeurs de travail marqués par des annotations en tous genres : de codes couleurs (gommettes noires pour les photos icônes, de couleur rouge pour les images certainement retenues), scotchs, notes au crayon gras, arbres généalogiques. Nous nous sommes alors plongés dans ses archives, devenues ainsi notre base de travail. Ce qui a attiré notre attention, c’est le fait que Guy Le Querrec est aussi un graphiste. Il customise les albums, les classe, déjà soucieux de l’éditing de l’album de famille dont sa mère gardait précieusement les négatifs. Ses planches poético-artistiques, figurées dans l’édition, témoignent parfaitement de la façon dont Guy Le Querrec organise sa méthode de travail bien particulière et montre son obsession de toute une vie de trouver « la place de la pastille ».

Comment éviter l’écueil du livre mausolée ou du livre catalogue, que l’on ouvre une fois, avant de le laisser se recouvrir de poussière ?

Pour cet ouvrage, notre intérêt est de laisser le lecteur picorer le contenu en une ou plusieurs fois, à sa convenance. Il représente à la fois la genèse et l’archive, la naissance du regard d’un photographe et l’écho des souvenirs. Cela nous incite à observer le goût d’une trame et la sincérité d’un œil dans lesquels nous irions volontiers rechercher l’inspiration.

Ne comptez-vous publier que de la photographie ?

Non ! Ma maison d’édition éditera des œuvres consacrées à l’art, aux écrits et aux productions d’artistes et de designers et bien évidemment à la photographie. Dans quelques mois, une édition de Roméo Julien verra le jour. Il s’agit d’un projet qui s’est construit dans le cadre d’une résidence de création entre fin janvier et fin avril 2017 à Cu Chi, un district populaire de Hô-Chi-Minh-Ville, au Vietnam. L’idée première de cette résidence était pour lui la possibilité de prolonger son travail de dessin et de peinture autour de la question du paysage. Avec l’envie d’expérimenter de nouveaux formats, de nouveaux supports et de nouvelles techniques.

Qu’avez-vous appris de fondamental en travaillant sur votre premier livre d’éditrice ?

Tout abord une question de réseau incluant le dur exercice d’aller vers l’autre dans une volonté de diffuser et de vendre. S’en suivent forcément des questions concernant l’économie du livre. Une autre facette de l’apprentissage sur cette première édition a été celle de trouver le bon concept éditorial avec une matière photographique aussi monumentale. Un dernier point important, c’est ce rapport de confiance et de complicité avec l’auteur, selon moi indispensable à la naissance de l’ouvrage.

Vous êtes installée à Brest. Comment assumer la présence sur un territoire local en évitant les pièges du localisme ?

Le localisme est tout simplement une notion sclérosante et stérile que je déteste. Je pense que la création et l’édition ne peuvent se réinventer que dans une curiosité dépassant les simples frontières d’un territoire local.

L’œuvre de Guy Le Querrec est immense – environ 23000 photos sur le Jazz, l’Afrique ou la Bretagne sur le site Magnum Photos – c’est pour cela que nous nous sommes concentrés sur les images de la Bretagne entre les années 1970 et 2000 pour l’édition Ricochets.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Guy Le Querrec, Ricochets, texte Emmanuelle Hascoët, éditions Autonomes, 2018 – 500 exemplaires

Editions Autonomes

Exposition Guy Le Querrec, conteur d’images au Musée de Bretagne (Rennes), du 18 mai au 26 août 2018

Musée de Bretagne

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Le Livre Guy le Querrec en Bretagne, publié par les Editions de Juillet avec une préface de Michel Le Bris, est un indispensable complément à Ricochets pour qui souhaite aborder l’ampleur d’un continent photographique – 40 ans d’images prises en Bretagne – se confondant avec la vie même d’un auteur ayant la tête en liberté.

Les Editions de Juillet

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