Der Bau, Le Terrier, par Franz Kafka

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Dado

Le terrier est vivant, il parle, c’est un personnage.

La terre bruit de paroles, de bavardages, d’obsessions. Le silence est partout, il est pourtant rare.

Une bête a construit son terrier, elle en est fière.

C’est un labyrinthe très organisé, une forteresse, car les ennemis rôdent.

Il faut calculer, envisager toutes les hypothèses, une catastrophe est toujours possible.

Une menace plane, omniprésente.

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« Et ce ne sont pas seulement des adversaires extérieurs qui me menacent, il y en a tout autant à l’intérieur même de la terre ; je ne les ai encore jamais vus, mais les légendes en parlent et je crois fermement à leur existence. Ce sont des êtres de l’intérieur de la terre, la légende ne peut pas même les décrire, et celui qui a été leur victime les a à peine vus : ils arrivent, on entend le grattement de leurs griffes au-dessous de soi, dans cette terre qui es leur élément, et l’on est déjà perdu. Peu importe ici qu’on soit dans sa maison. »

Une dévastation est prévisible, il faut parer à la moindre éventualité.

Il faut imaginer des leurres, des chemins secondaires, être prêt.

Les moments de volupté sont rares, et peuvent coûter cher.

« L’air de la forêt souffle dans le terrier, il y fait à la fois chaud et frais, maintes fois, je m’étire et me roule de plaisir dans une galerie. »

Mais il faut travailler, constituer des réserves, se préparer à la guerre pour protéger la paix.

Ce n’est pas une fièvre obsidionale, non, c’est bien plus simple, une nécessité de survie demandant sang-froid, force d’esprit, intelligence des situations.

La liberté est une prison de terre, la prison de terre est une liberté.

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Se cacher, attendre, voir ce que nul ne voit.

« J’ai en quelque sorte le privilège non seulement de voir les fantômes de la nuit dans l’impuissance et la confiance aveugle du sommeil, mais de les rencontrer dans la réalité, dans toute la force de la veille et dans la plus sereine capacité de jugement. »

Un combat à mort se prépare.

Dormir ? « Mais non, je ne surveille pas comme je crois mon sommeil, c’est plutôt moi qui dors tandis que le Malin veille. »

Un château ? Une œuvre ? Un livre ? « C’est ici mon château fort que j’ai conquis sur un sol rebelle à coups de grattages et de piquetages et de heurts, mon château fort qui ne saurait appartenir en aucune façon à nul autre qu’à moi et qui m’appartient à tel point que je peux somme toute y recevoir en paix la blessure mortelle de mon ennemi, car mon sang sera absorbé par mon sol et ne sera pas perdu. »

Il y a quelqu’un, il n’y a personne, il y a un peuple en armes.

Tiens, c’est presque imperceptible, mais il y a soudain un chuintement, le souffle d’un son, un sifflement.

Quelque chose vient, se rapproche, qu’on a toujours attendu.

Abri, construction de l’esprit, le terrien est aussi un tombeau, d’autant plus raffiné qu’on aura pensé à le consolider de toutes parts.

L’écrivain regarde ses galeries, le travail accompli pour repousser l’épouvante qu’il n’a cessé de renforcer.

Bientôt tout sera fini, et peut-être ne pourra-t-il pas terminer sa phrase.

Franz Kafka a écrit Le Terrier, court récit allégorique, à la toute fin de sa vie, vraisemblablement fin juin 1923 ou début 1924.

On peut le lire la gorge serrée comme une réflexion sur l’ambivalence de la capacité créatrice.

Il écrivait, rappelle Jean-Pierre Verdet, traducteur de cette nouvelle édition proposée en collection Folio Bilingue, dans une lettre du 15 janvier 1913 à Felice Bauer, son amour : « Souvent j’ai pensé que pour moi la meilleure manière de vivre serait de m’établir, avec mon matériel d’écriture et une lampe, l’espace le plus intérieur d’une cave étendue et fermée […]. »

Le château du terrier est une métaphore de notre sacrifice.

Y a-t-il cependant des intervalles ?

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Franz Kafka, Le Terrier, édition bilingue, traduit de l’allemand et préfacé par Jean-Pierre Verdet, Folio Bilingue, 2018, 146 pages

Site Gallimard

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