Des passages, des souverainetés furtives, par Alex Hanimann, photographe

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© Alex Hanimann

Dans Le Versant animal (Bayard, 2007), Jean-Christophe Bailly évoque le surgissement d’un chevreuil devant lui, la nuit, sur une route de campagne, point de départ d’une réflexion sur le monde animal, son étrangeté, ses secrets, sa loi propre, et la stupeur que procure l’altérité radicale.

On peut y lire ceci : « En aucune façon je n’avais pénétré ce monde, au contraire, c’est bien plutôt comme si son étrangeté s’était à nouveau déclarée, comme si j’avais justement été admis à voir un instant ce dont comme être humain je serai toujours exclu, soit cet espace sans noms et sans projet dans lequel librement l’animal fraye, soit cette autre façon d’être au monde dont tant de penseurs, à travers les âges, ont fait une toile de fond pour mieux pouvoir spécifier le règne de l’homme – alors qu’il m’a toujours semblé qu’elle devait être pensée pour elle-même, comme une autre tenue, un autre élan et tout simplement une autre modalité de l’être.

Or ce qui m’est arrivé cette nuit-là et qui sur l’instant m’a ému jusqu’aux larmes, c’était à la fois comme une pensée et comme une preuve, c’était la pensée qu’il n’y a pas de règne, ni de l’homme, ni de la bête, mais seulement des passages, des souverainetés furtives, des occasions, des fuites, des rencontres. Le chevreuil était dans sa nuit et moi dans la mienne et nous y étions seuls l’un et l’autre. »

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© Alex Hanimann

Cette recherche du « pur jaillis », le photographe pluridisciplinaire suisse Alex Hanimann l’a faite sienne, ayant inventé des dispositifs de capture visuelle au flash d’animaux sauvages surpris dans leur vie nocturne.

Trapped, publié par Patrick Frey, rend compte en plus de cinq cents images de l’activité cachée, mystérieuse, de la faune vivant dans les forêts obscures, prolongeant ainsi les travaux du pionnier en la matière, l’Américain George Shiras (1859-1942), avocat, homme politique, et chasseur ayant troqué son fusil pour l’appareil photographique (voir le livre L’intérieur de la nuit publié par Xavier Barral en 2015).

Ce que donnent à voir ces traqueurs de bête est la présence incroyable d’un monde très proche que nous peinons pourtant à imaginer, d’un hors-champ sidérant où errent à l’instinct des quantités de non-humains sur pattes.

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© Alex Hanimann

Révélés par les pièges photographiques que leur passage a déclenchés, ces animaux semblent des fantômes dérangés par la lumière qui les éblouit, mais, à bien y réfléchir, il n’est pas certain que les spectres soient de leur côté plutôt que du nôtre.

Il y a du tabou à voir ce qui ne peut être vu, comme lorsque l’on observe ses parents faire l’amour par un trou de serrure.

Il y a un malaise à franchir, par l’usage des technologies de l’omnivoyance, les lignes interdites.

Cherchant à pénétrer les territoires du non-savoir, le regard profane des espaces normalement soustraits à son pouvoir de prédation.

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© Alex Hanimann

Des boitiers photographiques sont posés là où l’on tue pour vivre, là où la mort règne en maître, là où l’innocence peut devenir frénésie de dévoration.

Le lapin de Lewis Carroll se retrouve dans la gueule d’un loup, quand la faim contraint la nuit.

Trapped est ainsi peuplé, dans une lumière verdâtre accroissant leur singularité fantastique, d’ours, de cervidés, de renards, de blaireaux, de lynx, de hyènes, de porcs-épics, de sangliers, de tapirs, de tatous, de lémuriens, de singes, et de quadrupèdes plus imposants encore, un zèbre, un ours, un tigre, un rhinocéros, un jaguar peut-être.

La menace est là, invisible, imprévisible, implacable.

Aveuglés par le flash, les bêtes sauvages deviennent un instant vulnérable, comme si nous voyions enfin le fond de notre psyché.

Ces bêtes qui n’ont rien à voir avec nous, qui sont nous, qui sont plus que nous.

Loin des hommes, et pourtant immédiatement surprésentes.

Trapped n’est pas un zoo, mais la vie nue, brute, indocile, vraie.

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© Alex Hanimann

Alex Hanimann, Trapped, textes (en allemand et anglais) de Patrick Frey et Hans Rudolf Reust, éditions Patrick Frey, 2018

Alex Hanimann

Editions Patrick Frey

 

 

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