Souviens-toi que tu vas mourir, la mort à la fin du Moyen Âge, par Alberto Tenenti, historien de l’art

Maitre de Philippe de Gueldre, Un transi entrainant la femme du chevalier, extrait de La Danse macabre des femmes de Martial d'Auvergne

« Debout sur un char doré, voici un mort déjà bruni par la décomposition : le ventre ouvert est d’autant plus horrible que sa tête évoque encore les traits d’un vivant : il semble arraché au tombeau pour étaler son ironie macabre. »

Proche par ses amis Fernand Braudel et Lucien Febvre du courant historique de l’école des Annales, Alberto Tenenti (1924-2002) est un historien dont les travaux principaux portent sur la période de la Renaissance.

Les éditions Allia publient aujourd’hui de ce philosophe de formation La Vie et la mort dans l’art du XVe siècle, texte passionnant, paru une première fois plus confidentiellement en 1952, sur la propagation des images au temps des débuts de l’imprimerie mettant en scène la mort sous la forme iconographique de l’Ars moriendi.

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Depuis la peste noire de 1348, et la montée progressive d’une forme de déthéologisation de la société au profit d’une place nouvelle accordée aux individus, la compréhension de la mort change, considérée comme plus brutale et dégradante qu’insérée dans un cycle de perpétuation de la vie, conception de la finitude où l’effroi devient premier, et l’épouvante de la corruption une obsession majeure.

Reflet et antidote à cette montée de l’angoisse, le thème des danses macabres et de la mécanique tragicomique des squelettes reprenant vie s’empare alors de l’Europe occidentale.

La fin du Moyen Âge apparaît ainsi comme une explosion de vitalité morbide et d’inventions formelles, entre l’atroce et le rire bouffon.

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Le schéma chute-rédemption ayant marqué toute la première chrétienté se double peu à peu d’une envie de jouir hic et nunc et sans entraves des biens terrestres, le Triomphe de la mort s’accompagnant d’une frénésie de vie – appelons-la du nom de François Villon.

Alberto Tenenti pointe la mutation du thème des Trois morts et des trois vifs dans l’art de l’époque (voir l’église Saint-Germain de la Ferté-Loupière dans l’Yonne), terrorisant les joies éphémères tout en les exaltant paradoxalement.

Accompagné d’illustrations parfaitement effrayantes et en cela jubilatoires, La Vie et la mort à travers l’art du XVe siècle part d’abord en Italie pour étudier les représentations nouvelles de la mort, à Giotto, à Florence, à Sienne, à Pise, à Palerme, puis en France, en Allemagne.

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Les cadavres s’amoncellent, les chairs se décomposent, les pauvres trinquent un peu plus que les autres, tout est dans l’ordre, tout est parfait.

Voici la Mort à cheval, ridicule et implacable.

Le réalisme à ce point est d’un profond comique car la vérité nue nous ramène aux trésors d’imagination de l’enfance.

 

Les morts se mettent à danser, ce sont d’excellents acteurs d’un music-hall macabre pour tous.

On s’accouple entre victimes, on fait claquer les os.

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Dans les livres d’Heures français, la mort attaque avec un dard, la pointe d’un phallus empoisonné.

Les trois Parques sont devenues des squelettes.

Il y a des noyades, des éventrations, des décollations, des faux et des pelles, tout un théâtre enluminé de l’horreur qui effraie, qui enchante.

Apprendre à vivre en apprenant à mourir, telle est la perspective de la nouvelle iconographie de la religion de la mort invitant chacun à réfléchir sur son sort – les miroirs se multiplient.

Les démons nous tourmentent, et les peines infernales sont d’une adorable cruauté, mais qui y croit encore vraiment ?

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« La signification chrétienne de la mort a perdu sa force, surtout dans les classes les plus élevées et les plus riches, et le peuple ne participe que faiblement à la réaction inspirée par l’Eglise. On pense alors que les images diaboliques créées par la tradition peuvent contribuer au redressement moral. »

L’asservissement par la crainte peut conduire à la splendeur de libérations inattendues.

En regardant les œuvres analysées par Alberto Tenenti une communauté spirituelle se dessine, alors qu’apparaît au loin la belle figure nomade du cavalier venu d’Italie, le géant Pétrarque.

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Alberto Tenenti, La Vie et mort à travers l’art du XVe siècle, éditions Allia, 2018, 128 âges – moyen format

Editions Allia

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Se procurer La Vie et la mort à travers l’art du XVe siècle

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