Milan Kundera, Philippe Muray, et Tata Yoyo, par Bruno Maillé, critique littéraire

713555-balthus-jeune-fille-a-la-mandoline

Qu’entend le critique littéraire Bruno Maillé (L’Atelier du roman, Causeur) par l’expression « maîtres de l’imagination exacte » donnant son titre à un recueil de textes consacrés à l’art du roman après et avec Kafka ?

Il s’agit pour lui de saisir dans le génie du roman porté par les plus grands « la fabrique intérieure du réel », et de ne surtout pas opposer l’imagination au degré le plus haut de la réalité, ou à l’histoire.

Les écrivains qu’il admire, en premier lieu ses maîtres et amis Milan Kundera et Philippe Muray, possèdent un art de l’ironie et de l’anti-sentimentalisme compassionnel apte à traverser et décrypter une époque où l’infantilisation et la déréalisation font loi.

Aux logiques de séparation et de réductionnisme moral, Bruno Maillé oppose la force subversive de l’art moderne comme « beauté des rencontres multiples » (Kundera).

Voilà pourquoi la première partie de son livre s’attache à témoigner de la singularité absolue de la chorégraphe allemande Pina Bausch, faisant du corps un lieu de résistances et de beautés inouïes : « Les éléments les plus hétérogènes et invraisemblables constituent soudain une unité organique, concrète, nécessaire, aussi vivante et évidente que celles de la nature. »

Il s’agit avec Pina Bausch, que Bruno Maillé compare à la Joséphine du dernier récit de Kafka (Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris), de faire se rencontrer sur le plateau, dans de vastes compositions polyphoniques, des corps s’incarnant pleinement dans le désir pour d’autres corps, et de laisser éclater la joie d’être ensemble comme les peines de solitude.

Les inventions formelles de la grande dame maigre de Wuppertal sont ainsi un concentré de principe vital sidérant.

Vitalisme que l’on retrouve chez cet autre accoucheur de mondes qu’est Milan Kundera, dont le critique analyse longuement, en célébrant les essais de François Ricard sur l’écrivain tchèque, le roman L’Identité (1996), racontant un « splendide amour anti-romantique », loin de toute glu fusionnelle, en posant cette question comique si elle n’était dramatiquement lucide : « Mais l’érotisme est-il encore possible quand le monde est noyé sous la bave d’enfant ? »

Les partouzes sont tristes, et le sexe, par manque d’individualités, s’est abîmé dans un spectacle morne et profondément anexcitant.

« S’il n’y a plus d’Europe, plus d’Histoire, plus de Bible, plus d’espoir révolutionnaire, plus de libertinage ni même de mort, que reste-t-il ? »

Il y a chez Milan Kundera, comme chez Witold Gombrowicz (lire à cet égard l’implacable Ferdydurke), comme chez Philippe Muray baffant sans relâche Homo Festivus par amour, une conscience aiguë du totalitarisme des jeunes filles en leur nombril dénudé, soit la mise en place d’une infantocratie planétaire à tendance émasculatrice.

Notre corps n’est-il que pur spectacle, forme de notre solitude (Philip Roth), ou de la viande en puissance (Bacon) ?

En catholique conséquent, Bruno Maillé voit bien au contraire dans le corps le « temple de l’Esprit saint », le critique écrivant ici ses meilleures pages : « Un corps humain n’apparaît que pour une autre personne humaine. Un corps n’est corps que dans l’interhumain. (Tel que Gombrowicz entend ce mot.) L’interhumain n’est pas une illusion, c’est le champ féérique de la réalité humaine. Un corps arraché à l’interhumain devient viande. Un corps arraché au mystère abyssal de sa singularité, livré à la technique, que celle-ci se présente comme statistique ou pornographie, cesse d’être corps pour devenir viande. »

Plus loin : « L’expérience chrétienne concrète [je lui préfère le mot catholique], c’est avant tout celle de la résurrection ontique que la grâce de Dieu propose à chacun. Pourquoi tenons-nous tellement à attendre la mort pour faire l’expérience sensible de la vie éternelle. »

Cette expérience peut s’appeler roman, peinture, musique, danse, amour, haute science, politique révolutionnaire peut-être.

On peut penser à L’âge d’or du roman de Guy Scarpetta (Grasset, 1996), on peut penser aux débuts de la revue L’Infini (présence de Kundera), on peut penser à Philippe Muray chantant à tue-tête Il est libre Max ou Tata Yoyo au Lucernaire.

Questions à Bruno Maillé : 1) comment conciliez-vous les noms de Charles Péguy et de David Lynch ? 2) comment lisez-vous vraiment Philippe Sollers, pour qui Péguy est un ennemi absolu ? 3) Que représente pour vous le courant de pensée Tiquun ? Quels points de convergence avec la philosophie de Simone Weil ?

006150939

Bruno Maillé, Les maîtres de l’imagination exacte, Pina Bausch, Milan Kundera, Philippe Muray, Philip Roth, Witold Gombrowicz, Günter Grass, Gallimard, 2019, 234 pages

Site Gallimard

main

Se procurer Les maîtres de l’imagination exacte

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s