Le diable a le sens du rythme. Une histoire andalouse, par Christophe Dabitch et Benjamin Flao

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© Christophe Dabitch & Benjamin Flao

« Celui qui meurt sans connaître l’amour d’une brune passe de ce monde à l’autre sans savoir ce qu’est la cannelle. »

Suite à mon article sur les Coplas, poèmes de l’amour andalou (éditions Allia), Christophe Dabitch, dont j’avais chroniqué le livre Azimut brutal chez Signes et Balises, m’a fait parvenir l’album coréalisé avec le dessinateur et scénariste Benjamin Flao, Mauvais Garçons, Historias de Soleas (Futuropolis).

Nous sommes en Andalousie, il y a du silence, du vide, et un chant admirable montant du fond de l’être.

Un hangar, une guitare, des bougies pour chasser la mort, des talons qui claquent, une danseuse.

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© Christophe Dabitch & Benjamin Flao

Benito est gitan, c’est lui qui chante, le cantaor. Son ami Manuel est un Français descendant dans l’arène pour toréer son chien. Il est sûrement un peu illuminé, passionné par le flamenco. La belle Katia, étudiante à Séville, l’a remarqué, mais, patience, elle doit prendre le train. De toute façon, on ne sait pas vraiment si c’est une fille pour lui.

« Les mariages sont comme les melons. Sur cent cinquante, il n’y en a qu’un de bon. »

En nuances de noirs mordorés plus ou moins denses en fonction des heures du jour et des lieux, à l’encre et lavis, une histoire se déroule qui est celle d’une amitié, d’une séduction, d’un mystère, d’un drame.

Faut-il ou non beaucoup répéter pour être à la mesure de la solea, ce chant au rythme lent, très mélancolique, âme même des habitants du sud de l’Espagne ?

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© Christophe Dabitch & Benjamin Flao

Y a-t-il une place dans le spectacle pour le semblant ?

Benito : « Mon orgueil, c’est de croire que je peux me mettre à la disposition du chant, qu’il peut me traverser. »

On peut apprendre certes, mais trop d’apprentissage risque de conduire à l’imitation. Ce qu’il faut, c’est vivre, intensément, attendre, intensément, espérer, intensément.

Le flamenco se nourrit de tout, des trafics dans la rue, du regard d’une belle de passage, d’un bijou de peu de prix, d’une nappe tachée de vin dans une auberge de village, d’une rupture amoureuse, d’une rencontre tarifée.

De tout, il peut faire du feu.

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© Christophe Dabitch & Benjamin Flao

Un ancien : « La diable a le sens du rythme. »

Puis : « J’ai épousé un vieillard pour pouvoir manger chaud. »

Un jeune, occupé à ne surtout pas travailler : « Ça va, les anciens… Lâchez-nous un peu, on entend plus le silence. »

L’ambiance est installée, on est bien, le cul calé sur une chaise placée sous une tonnelle, à regarder les filles, à contempler le rien, à faire des vannes.

Passe la grosse Carmen.

L’un : « Il est vraiment efficace son régime à la Carmen. »

L’autre : « Elle a encore perdu vingt grammes. »

C’est idiot, c’est bon, ça fait rire.

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© Christophe Dabitch & Benjamin Flao

Bagarre dans un bar branché où se déhanche un bellâtre, un usurpateur, vivant sur le dos de la bête à pois rouges, le flamenco, pour des publics en ignorant tous les codes.

Repos dans un bar usé. Quelqu’un se met à chanter, un inconnu, un grand chanteur, et soudain c’est le miracle, quelques minutes, avant que l’alcool, l’accablement et l’ennui ne reprennent leurs droits.

Un bateleur dans un tablao : « Elle était orpheline à cinq ans ! Seule à Triana [quartier des gitans de Séville], dans notre quartier, et c’est là durant une nuit de malheur si forte que même les murs pleuraient, c’est là que le chant, le vrai, le profond, l’a visitée. La sombre porte s’est ouverte, sa bouche s’est écartée comme une cicatrice et le chant est sorti… Elle est devenue durant cette nuit l’enfant du chant, la gloire de Triana, la fière représentante de ce peuple dont le poète Lorca a dit qu’il était à la fois étrange et simple.»

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© Christophe Dabitch & Benjamin Flao

« Ce chant dont je parle, c’est un cri, c’est celui qui comme l’a dit la grand El Pellizco, vous prend le cœur comme avec des pinces, vous donne la chair de poule, vous perce le cerveau avec un couteau invisible… »

Dans le flamenco, si la légende est plus belle que la vérité, raconte la légende.

« Mais la fatalité s’abat toujours sur ceux qui ont accepté de s’élever au sacrifice du chant ! Le ciel est jaloux de ces voix ! Ainsi un jour, Loreta s’est réveillé et plus un son ne sortait de sa bouche, elle était muette ! Et elle sut que le chant ne sortirait plus de sa cage. »

Il continue, c’est éblouissant : « Après avoir tué ses parents, après avoir tué son chant… le ciel croyait… mais… mais… le démon est venu… le rejeton de Dieu est venu… le démon dont on dit que c’est ainsi qu’il se manifeste… par la danse ! »

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© Christophe Dabitch & Benjamin Flao

« Le démon a conclu un pacte avec elle en lui donnant le don de la danse… Oui Loreta danse et elle danse comme vous n’avez jamais vu danser ! Elle chante avec son corps ! »
Elle apparaît, bien évident sublime, provocante, innocente.

Elle chante : « Je suis jalouse de ton cigare / parce que dans ta bouche il s’allume / parce qu’entre tes lèvres / il s’enfonce. »

Clap, séquence suivante.

Manuel est au champ, il vient de faire l’amour avec Katia, lui confie : « La France, c’est mon enfance, ici c’est mon rêve. »

Elle, encore nue, lui répond : « Qu’est-ce qu’il y a derrière ? C’est quoi ces cris, ces pleurs… cette vie de merde ? C’est comme si vous vouliez faire pousser des fleurs sur une décharge. On reste entre nous, on refait les mêmes choses tout le temps. Après on crie, on se lamente et puis ça recommence… Je vois ça tous les jours. »

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© Christophe Dabitch & Benjamin Flao

Le flamenco, c’est le drame, le malheur, la trahison, la cruauté, le sang du sexe.

La scène se situe maintenant dans un bar, entre le muet, qui, à la stupéfaction générale, se met soudain à chanter : « On dit que je suis triste, mais personne ne sait que je marche mort. »

Putain de muet.

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© Christophe Dabitch & Benjamin Flao

Benito : « Les choses sont comme elles sont jusqu’au moment où elles ne le sont plus. »
L’amour se rapproche de la mort, la mort de l’amour, c’est la Semaine Sainte à Séville : « Dans la rue de l’amertume, la mère rencontra son fils, ils n’eurent pas la force de se parler, ils gardèrent le silence. »

Courir et chanter à s’en faire éclater les poumons, voilà le flamenco, voilà la vie des mauvais garçons.

Et voilà un livre sentant les rêves, la sueur, l’alcool, les désirs et les échecs de femmes.
On ne l’oublie pas.

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Christophe Dabitch & Benjamin Flao, Mauvais garçons, Historias de Soleas, Futuropolis, 2013, 240 pages

Futuropolis

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© Christophe Dabitch & Benjamin Flao

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Se procurer Mauvais garçons. Historias de Soleas

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