Du pavé disjoint comme éloge du fragile, par Catherine Minala, photographe

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©Catherine Minala

Il y a bien sûr à Hambourg le Café Lehmitz qu’Anders Petersen a fait rentrer dans l’histoire de la photographie.

Il y a maintenant à Bruxelles, pour les amateurs de livres d’images, un autre estaminet de choix, Le Pavé, que Catherine Minala, Française installée chez les Belges depuis 1994, a photographié pendant plusieurs années pour un ouvrage publié à cent exemplaires aux éditions du Mulet.

Café interculturel, Le Pavé témoigne de la réalité d’une ville multiple, bricoleuse et sachant inventer un vivre ensemble désirable.

Davantage qu’un bar de passage guidé par la seule raison d’être du commerce, c’est un microcosme ouvert et codifié, où la surréalité n’est pas qu’un effet de style.

Le Pavé est un livre généreux, une prière pour la paix, une manière d’utopie.

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©Catherine Minala

Chère Catherine Minala, qui êtes-vous ? Comment êtes-vous venue à la photographie ? Quelle est votre formation ? Quel est votre parcours d’artiste ?

Française, installée en Belgique depuis 1994, je suis enseignante et formatrice à l’Alliance française Bruxelles-Europe. J’anime également des ateliers de photographie pour amateurs à la galerie Verhaeren, à Bruxelles.

Mon père photographiait et filmait en Super 8 durant son temps libre. C’est comme cela que tout a commencé… J’ai depuis pris la relève. Longtemps autodidacte, j’ai participé il y a quelques années à un workshop avec Anders Petersen pour apprendre à « me rapprocher des gens ». C’est un passeur formidable…

Outre la photographie, je dessine depuis trois ans.

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©Catherine Minala

Comment avez-vous rencontré le chemin des éditions du Mulet qui publient votre troisième opus Le Pavé ?

Matthieu, Simon et moi avons exposé chez Home Frit’ Home (galerie d’art belgo-belge bruxelloise et éditeur de mes deux premiers livres sur Bruxelles Kiss & Brol et Êtres-Anges). C’est là que nos chemins se sont croisés et que l’envie de travailler avec eux est née. Même si nos travaux diffèrent, nous appartenons tous les trois à la même « famille photographique » et il me semblait que leur regard ainsi que leur aide pour l’éditing, la mise en page et le cheminement de la narration seraient un vrai plus pour le livre.

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©Catherine Minala

Votre titre fait référence aux pavés disjoints de la fameuse place du Jeu de balle à Bruxelles, mais aussi au café éponyme qui la borde. Comment décrire le bar Le Pavé ? En êtes-vous une habituée de longue date ?

Le Pavé, c’est avant tout une histoire de famille. Une famille d’origine araméenne de Turquie. Les exploitants, Danho, deux de ses frères, Patrick et Johan et leur père sont également vide-greniers.

À l’intérieur de l’établissement règne en maître l’univers de la brocante. Les murs sont décorés d’objets éclectiques provenant entre autres de maisons qu’ils ont vidées. Un objet ou tableau de chaque domicile évacué est conservé à titre de souvenir et exposé dans le café.

Au Pavé se côtoie une clientèle d’habitués très variée : ferrailleurs, chiffonniers, brocanteurs, placiers, chineurs, habitants du quartier, collectionneurs, flâneurs, etc. Quelques touristes y « atterrissent » également. Généralement par hasard.

Les clients viennent d’horizons très divers, témoignant ainsi dans un petit espace de cette réalité multiculturelle qui est une composante clé de l’identité bruxelloise : Belges francophones et néerlandophones, Marocains, Tunisiens, Algériens, Serbes, Turcs, Congolais, Tibétains, Grecs, Espagnols, Portugais, Polonais, etc. Tous réunis par la même passion des objets du passé et du commerce. Certains viennent au café comparer, échanger, vendre ou acheter montres, bijoux, pierres, objets ou tableaux. On y retrouve des têtes connues, on s’assoit à la même table, on s’offre une boisson, on trouve toujours quelqu’un ami avec qui parler.

Je fréquente Le Pavé depuis 2013, généralement le dimanche matin.

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©Catherine Minala

Sur quel empan chronologique avez-vous pris vos images ? Expliquiez-vous votre projet aux clients ?

La première image a été prise en 2013 le jour de ma découverte des lieux. Les prises de vues se sont étalées sur cinq années.

C’est environ un an après avoir parlé de mon projet de livre à Danho que les séances photographiques ont réellement démarré. Mon but était à chaque fois expliqué aux clients avant la prise d’images.

Les premières photographies ont été faites avec un reflex (focale 35mm) : des plans larges de l’établissement, des scènes de vie ; tout en profitant du magnifique éclairage naturel du matin qui inonde la salle.

Ont suivi des portraits rapprochés pour lesquels j’ai utilisé un appareil plus compact (focale 28mm). La photographie n’étant qu’un souvenir de la rencontre, je préférais que rien ne vienne entraver la discussion entamée avec le modèle.

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©Catherine Minala

La place du Jeu de balle est le carrefour de « l’ici », « l’ailleurs », « l’hier » et « l’aujourd’hui ». Les plans larges et portraits pris dans le café me permettaient de témoigner « de l’ici, de l’ailleurs et de l’aujourd’hui » : Bruxelles est la deuxième ville la plus cosmopolite du monde : 170 à 180 nationalités différentes y sont représentées. Restait ensuite à témoigner de « l’hier » et du passage du temps (le café est ouvert sept jours sur sept tout comme le vieux marché). Je suis donc sortie du café en quête d’images me permettant d’évoquer la Belgique passée, le quotidien du vieux marché, le passage des saisons sur les pavés, etc.

La sortie du livre a donné lieu en mars 2019 à une exposition éponyme dans l’arrière-salle du bar. Fière d’avoir réussi l’exploit de faire vider la salle du fond, remplie jusqu’au plafond d’objets venus de vide-greniers ! Certains clients sont venus au vernissage. D’autres ont découvert les photographies et l’album dans le mois qui a suivi.

La prise de vue a-t-elle déclenché des discussions, des sympathies voire des amitiés?

Oui, certains clients, et les patrons bien sûr, sont devenus des amis et je continue aujourd’hui à fréquenter le bar pour les voir.

Pourquoi si peu de femmes dans ce café ?

Le monde de la brocante est majoritairement masculin, même s’il y a quelques «brocanteures » sur la place.

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©Catherine Minala

L’attention que vous manifestez dans votre livre envers les plus humbles est-elle une manière d’éthique photographique ?

Le vieux marché permet à la fois à une clientèle populaire et précaire de s’équiper à petit prix, aux marchands d’exercer une profession ne nécessitant pas de diplôme et aux chineurs et collectionneurs de classes plus aisées de trouver l’objet rare. C’est un lieu de commerce, mais aussi une agora d’échanges et de mixité. Je souhaitais apporter un témoignage sur cette diversité sociale et garder ainsi une trace de cette humanité. Prendre les gens en photos, leur accorder du temps, de l’attention, du respect et de la bienveillance ne permet-il pas d’entériner leur dignité ?

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©Catherine Minala

Les images pieuses ou objets de religiosité sont fréquentes dans Le Pavé. Faut-il considérer que cet ouvrage est une prière ?

La diversité de cultures et de religions provoque une divergence de valeurs, de normes et d’opinions souvent sources de conflits. Le Pavé est un lieu de neutralité où les personnes ne s’arrêtent pas seulement à l’aspect extérieur ou à la différence mais prennent en compte la personne elle-même. On se tolère, on se salue, on se lie parfois d’amitié. Dans ce sens, l’ouvrage est une prière à la paix, au respect, à la solidarité et à l’affection.

Votre livre est ponctué de pavés de mots. Pourquoi ce choix ?

Les 7 « Poèmes-express » qui accompagnent les images (faits à la façon de Lucien Suel) ont été créés à partir de livres récupérés à la fin du vieux marché. Il s’agissait de permettre au lecteur de se créer d’autres images visuelles en lien avec la place du Jeu de balle ou les personnes qui s’y trouvent (vendeurs, flâneurs du dimanche, etc.) tout en restant cohérente avec le projet. Il y a une dimension de recyclage dans le marché du « vieux » qui s’exprime dans ce caviardage de textes trouvés dans les poubelles.

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©Catherine Minala

Que devez-vous au surréalisme ?

Je lui dois beaucoup. J’aime son appel à l’instinctif et à l’intuitif ; la totale liberté d’inspiration et de technique qu’il offre à l’artiste. Pouvoir se soustraire au monde réel pour entrer ainsi dans une dimension poétique…

Vous photographiez essentiellement Bruxelles et la Bretagne. Que recherchez-vous esthétiquement dans l’ouest de la France ?

La Bretagne est mon espace de liberté et le lieu où je me ressource depuis plus de quarante-cinq ans. J’y vais le plus souvent possible. Pas assez à mon goût, la distance ne me permettant pas de m’y rendre pour des séjours de courte durée.

J’y ai tout d’abord photographié en couleurs les flots et leur mille visages, produisant une série d’images figuratives minimalistes dans lesquelles de rares éléments se placent dans l’espace : Lignes de mer.

Je travaille actuellement sur un projet de livre qui narrerait une sorte de « rêve armoricain » peuplé de rencontres, de paysages, de lieux ou d’espaces ; images pistes de fiction : « Far ouest ».

Quelle est votre bière préférée et pourquoi ?

La Duvel parce que c’est une diable de bière.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Catherine Minala, Le Pavé, Editions Le Mulet, 2019, 120 pages – 100 exemplaires

Site de Catherine Minala

Editions Le Mulet

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