Trump joue du basson, la NRF, revue nécessaire

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André Gide

Je ne prends pas le temps de rendre compte systématiquement des parutions de La NRF, La Nouvelle Revue Française, dirigée avec beaucoup de brio chez Gallimard par Michel Crépu.

J’ai mille excuses, mais, bien entendu, j’ai tort.

Voici donc réunis sur ma table de travail les quatre derniers numéros (n°634 à 637), couvrant une période allant de janvier à juillet 2019 – dites-moi, qu’avons-nous vraiment vécu ces derniers mois que la littérature n’ait pas anticipé ?

Je les ai lus, et vais maintenant piocher, avec joie, dans tel ou tel article, telle ou telle thématique, telle ou telle signature.

Le numéro 634 commence par un excellent dossier intitulé « Solitude du journal », confié à des auteurs très différents, le pianiste Alexandre Tharaud, les écrivains Christian Bobin, Dominique Noguez et Pierre Bergounioux, l’essayiste Philippe Petit.

Le Journal américain (septembre 2018) d’Alexandre Tharaud est superbe, long continuum d’avions, d’hôtels et de notes de musique : « Sur scène, je fuis la propreté, les choses bien faites. Tant de pianistes jouent propre. Sur scène, il faut se lancer, tout donner, sans limite. » Bonn, Cleveland, Salt Lake City.

Vision : « J’ai rêvé que Donald Trump et moi parlions de musique contemporaine dans un bar. Je m’aperçois qu’il a une connaissance approfondie de la musique de Gérard Pesson, Hans Abrahamsen, Oscar Strasnoy. Il avoue une passion pour le basson. En sortant du bar, il danse maladroitement des claquettes sur le trottoir, personne ne le reconnaît. Un Noir passe. Trump lui tire dessus sans broncher, puis repart dans sa limousine. »

Jouer le Concerto pour la main gauche, de Maurice Ravel sur plusieurs continents, poursuivre le dialogue avec les mêmes séquences de notes : « Ma vie se faufile dans les salles d’attente d’aéroports, les hôtels, loges de théâtre, mon regard sans cesse tourné vers la prochaine entrée en scène. Vie étrange. Elle fascine, intrigue, parfois fait peur… Je l’aime passionnément. »

Où est la vie que nous menons vraiment ?

Réconciliation avec Christian Bobin, que j’ai longtemps trouvé trop ceci et pas assez cela, ou trop cela et pas assez ceci, « main droite appuyée sur la joue d’un papier blanc », attendant l’arrivée de la première phrase sous la protection de la forêt.

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Jacques Rivière

« A Strasbourg dans la rue une phrase m’aborde : « l’irrépressible besoin d’être sauvé ». Elle me suivra tout le jour, jusqu’au soir à l’hôtel où je l’écris. »

Poétique : « Tout l’art d’écrire consiste à d’abord ne pas écrire, laisser un sentiment d’étrangeté monter au cœur. Je ne prends aucune note. Je laisse les choses me détruire ou me ravir, c’est pareil. »

Rendez-vous dans la chambre 14 de l’hôtel Sainte Foy à Conques : « Entrez, c’est ouvert. »

Le lignage de Christian Bobin ? – la question est de Michel Crépu : André Dhôtel et Jean Grosjean, « deux qui se moquent du monde par amour de la vie ».

M.C. : « L’expérience littéraire est-elle une expérience spirituelle ? »

C.B. : « L’écriture est la passion silencieuse de souffler sur des cendres pour ranimer un feu, alors, oui, on peut dire que l’écriture est la première figure de l’esprit, une entrée par effraction dans le royaume de l’invisible. »

Axiome de Philippe Petit : « L’intime n’est pas le privé. Il n’est pas l’inviolable. »

Le regretté Dominique Noguez : « Et surtout, on est au cœur de la particularité du journal intime, qui est un théâtre à deux spectateurs : l’un fiché comme une écharde en soi-même, est l’exigence de sincérité, aiguillon des écrits intimes, et même l’aspiration presque religieuse à se corriger soi-même – à tous le sens, y compris physique et masochiste, du mot -, équivalent spirituel de la haire et de la discipline du pénitent ; l’autre est une sorte de délégué du public absent, mais qui viendra peu à peu, peut-être, emplir la salle : la postérité, qui est comme un grand jury qui vous condamnera ou vous acquittera ; à qui on ne peut se permettre de donner une image par trop négative, l’une des fonctions ultimes du journal, forme de littérature apologétique, étant le salut et l’apothéose de son auteur dans les siècles des siècles. »

Lundi 11 janvier 2016 : « Un journal, ce n’est pas seulement la vie à bride abattue, ce sont en même temps des saillies, des raccourcis, des fraîcheurs de mots inattendues, le contraire d’un procès-verbal au kilomètre. »

Pierre Bergounioux se lève généralement entre cinq et six heures, observe les nuages, lit, écrit, sculpte, se promène dans les environs des Bordes (juillet 2018), accepte des rendez-vous, observe sa compagne Cathy emmener dans l’eau ses petits-enfants avec « un grand requin gonflable ».

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Pierre Drieu La Rochelle

Numéro 635 maintenant.

Appel immédiat du texte de Philippe Le Guillou, La comparaison impossible, refusant de jouer au jeu des ressemblances entre les époques et les œuvres intellectuelles : « Les vieilles personnes du Faou, mon village natal, n’aimaient rient tant que détecter les similitudes d’ordre physionomique et tout cela m’ourlait les nerfs. »

M’ourlait les nerfs !

Souvenir du salon ligérien de Saint-Florent où son ami Julien Gracq, à quatre-vingt-dix-sept ans révolus, « se disait heureux de quitter bientôt cette terre », persuadé que « l’Histoire, dans sa déclinaison de l’horreur, gardait des ressources cachées ».

Numéro 636.

Un article de Diane Lisarelli sur Luigi Ghirri ne peut que m’attirer, évoquant chez le photographe italien la politique des seuils, la frontière entre banalité et merveille, la nécessaire dialectique entre présence et absence : « Comment s’approcher du réel dans un monde de représentation ? Face à l’accélération du flot des images, au quotidien aveugle, Ghirri prône le ralentissement. »

« Loin de figer, fixer, immortaliser, Ghirri, qui archive ses photographies en montrant de petits tirages sur des cartons minces lui permettant de les réordonner à l’infini comme un jeu de cartes, organise son travail en séquences ou séries, met en mouvement, en perspective, en rapports. En avance sur son temps, il fait la carte plutôt que le calque. »

Come pensare per immagini ?

Roland Barthes : « Telle photo m’advient, telle autre non. »

Numéro 637 (noter en quatre éditions seulement le beau tournoiement des sujets et des noms, la NRF établissant peu à peu, obstinément, généreusement, un panorama de la littérature d’aujourd’hui).

Dossier « La fin du monde, une histoire sans fin ».

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Jean Paulhan

Texte L’homme de la fin (fiction du Trésorier-payeur), que Yannick Haenel avait écrit pour le premier volet du cycle d’expositions sur Georges Bataille conçu par la commissaire Léa Bismuth à Labanque de Béthune : de la possibilité d’un au-delà de l’âge de la spéculation financière et de la mort de Dieu.

« Au Japon, écrit plus loin Célia Houdart, on m’a rapporté qu’un tremblement de terre avait fait passer par la fenêtre d’un appartement à Yokohama un grand piano Bösendorfer de concert. »

Ouvrez la NRF, le piano est revenu.

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La Nouvelle Revue Française, numéros 634 à 637, janvier-juillet 2019, 168 pages

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La NRF

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