Vie héroïque, vie discrète, par Adolfo Kaminsky, faussaire et photographe

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©Collection Adolfo Kaminsky

« Si je dors une heure, trente personnes mourront. »

Militant clandestin durant quatre décennies, Adolfo Kaminsky fut un faussaire de génie, fabriquant des faux papiers par milliers – jusqu’à cinq cents par semaine au plus fort de la guerre -, mais il développa également une œuvre photographique personnelle, restée secrète jusqu’à ce jour, par souci de ne pas faire connaître son nom.

« Adolfo Kaminsiki, explique Paul Salmona qui l’expose au musée d’art et d’histoire du Judaïsme (Paris), est demeuré un artiste inconnu jusqu’à une période récente. Son travail de faussaire – au service de la Résistance, mais aussi des organisations juives en France sous l’Occupation, de l’armée française, de la Haganah et du groupe Stern, puis des réseaux d’aide aux mouvements de libération du tiers-monde et aux opposants aux dictatures européennes – lui imposait la discrétion. »

Passer par le faux pour préserver le vrai, la vie, telle était la tâche quotidienne d’Adolfo Kaminsky, héros de l’ombre, ayant protégé son identité pour multiplier les papiers qui sauvent.

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©Collection Adolfo Kaminsky

Voici donc un maître en mirages identitaires, technicien hors pair, dont le travail artistique personnel sera accompli sans aucun désir de promotion, ni de visibilité immédiates.

Voici donc un homme créateur de miracles, une boule de feu calme et invisible traversant le mal par l’obstination d’un geste abolissant le temps et les frontières.

Il faut imaginer le courage d’un artiste prodigieux, alchimiste des temps modernes, sorte de prophète athée, risquant d’être fusillé à chaque instant si son activité avait été connue.

Guillaume Wallut, son éditeur (Cent Mille Milliards), le décrit ainsi : « Alors que la plupart des artistes transforment, embellissent, cherchent ou créent l’harmonie, l’élégance, Adolfo Kaminsky, lui, traque l’à-côté, la marge, l’ombre, la nuit, l’insignifiant, le non-vu pour y saisir le beau, la vie. »

Son œuvre évoque immédiatement celles de Brassaï, Robert Doisneau, Willy Ronis et Henri Cartier-Bresson, soit un ensemble de rues désertes, d’objets de brocante, de mannequins ouvrant les yeux comme autant de golems, d’enfants traînant dehors, de joueurs d’orgue de barbarie, de pauvres hères, de vapeurs de train, de pêcheurs, de vues de nuit – pavés, prostituées, bancs, enseignes lumineuses.

« Rompu aux rendez-vous discrets, analyse l’historienne Sophie Cœuré, à l’usage des pseudonymes, aux filatures déjouées, Kaminsky fut un piéton de Paris, promeneur nocturne qui captura dans son objectif l’esprit d’une ville et de ses enfants. »

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©Collection Adolfo Kaminsky

C’est le regard d’un juif d’origine russe né en Argentine (sa mère est juive, assassinée en 1940, son père fut membre du BUND), puis ayant grandi à Vire dans le Calvados chez un oncle maternel, regardant la France à travers ses maîtres en photographie.

« Le faussaire, écrit Elisabeth de Fontenay dans un beau texte intitulé Permis de vivre, avant d’être un expert en falsification, a donc été un homme qui n’ignorait pas la peur [Résistant à seize ans], qui s’y connaissait en traque, enfermement et menace d’extermination. Seul le hasard de son lieu de naissance et donc de sa nationalité ont, de 1940 à 1943, veillé sur ce juif, le consulat d’Argentine jouant au chat et à la souris avec la Gestapo. »

« Dans la rigoureuse précision de ses gestes, poursuit-elle, dénonçant la logique racialiste se mettant progressivement en place au sein de la République française, Kaminsky fut l’anti Bertillon par excellence, déjouant la chasse au faciès, dissociant les visages et les noms, donnant de nouveaux vêtements à ces vies mises à nu, à ces humains pris en flagrant délit d’exister. »

En 1948, il observe à Marseille le départ des migrants vers Israël, regardant aussi le paysage industriel algérien à la façon des constructivistes, sans oublier la figure humaine des travailleurs et damnés de la terre (Adolfo est un anticolonialiste convaincu).

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©Collection Adolfo Kaminsky

De 1966 à 1971, lui qui produisit de faux billets commandés par le FLN fabrique désormais des faux papiers pour les déserteurs américains durant la guerre du Viêt Nam et pour les personnes recherchées après le printemps de Prague.

Se photographiant en 1945 avec son premier Rolleiflex, Kaminsky apparaît dans la pénombre, souriant, physique imposant, dans un maintien corporel de grande classe.
Jeunesse de l’esprit qui a déjà tant vécu, foi en l’homme et en la vie.

Ami de Germaine Tillion, Kaminsky ne céda jamais sur ses convictions humanistes et la défense des droits fondamentaux, contre les logiques gouvernementales ou étatiques liberticides.

Sa première exposition personnelle eut lieu seulement en 2012.

Dans un texte évoquant sa pratique de la photographie et sa nécessité d’artiste, Amaury da Cunha s’interroge : « Quel est l’objet de ces images ? Il n’y en a pas. Car le photographe ne cherche pas une cohérence thématique, mais à affirmer plutôt un regard et trouver sa lumière. Cette passion pour la nuit au cœur de laquelle l’étrangeté peut surgir. »

Kaminsky bouleverse, parce qu’il n’a jamais séparé passion de la dignité humaine et passion pour le visible, jusqu’à le recréer en toutes pièces – d’identité.

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Adolfo Kaminsky, Changer la donne, textes de Elisabeth de Fontenay, Sophie Cœuré, Amaury da Cunha, préface de Paul Salmona, éditions Cent Mille Milliards, 2019

Cent Mille Milliards

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©Collection Adolfo Kaminsky

Exposition Adolfo Kaminsky au musée d’art et d’histoire du Judaïsme (mahJ), du 23 mai au 8 décembre 2019

Site du mahJ

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