Plateau Avijl, merveilles de la pénombre, par Marielle Geerinckx, photographe

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© Marielle Geerinckx

Nocturnes, le premier livre de Marielle Geerinckx est un objet éditorial d’une belle élégance, à la fois austère et ouverte sur l’héraldique du vivant.

Pendant plusieurs années, l’artiste belge a photographié, au flash ou à la lampe de poche, le plateau Avijl, à Uccle, dans la région de Bruxelles-Capitale.

Dans une communication profonde avec la nature, Marielle Geerinckx explore des enchevêtrements de branches, de feuillages et de ronces, des pénombres de taillis, des éléments de vie indomptés.

Menacé par des projets immobiliers, le plateau Avijl est un îlot de nature sauvage au cœur de la ville, mais aussi un lieu de lien social précieux pour les habitants s’y rencontrant et y cultivant parfois de petits jardins.

Nous montrant cet espace de nature rare dans une métropole, Marielle Geerinckx photographie une énigme de verdure et de noir, comme une intimité impénétrable, et à préserver absolument de la rapacité financière.

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© Marielle Geerinckx

Nocturnes est-il votre premier livre ? Quel est votre parcours de photographe ou d’auteure plasticienne jusque celui-ci ? Comment vous définissez-vous comme artiste ?

Oui, Nocturnes est mon premier livre. J’ai travaillé longtemps sur le plateau Avijl et un livre était une belle manière de terminer ce projet.

C’est lors de mes études à l’IHECS (une école de communication) que j’ai eu un premier contact avec la photographie. Mais c’est après avoir travaillé vingt ans dans une agence media (où mon travail n’avait rien à voir avec la photographie) que je me suis véritablement lancée dans cette passion. J’avais fréquenté divers ateliers puis une école d’art (le 75, comme élève libre). Actuellement, je fréquente un atelier mensuel « suivi de projet » chez Contraste. Nous sommes une dizaine de photographes et discutons ensemble sur les projets de chacun. Cet atelier est mené par un professeur que j’apprécie beaucoup, Olivier Thieffry. Ces rencontres sont très enrichissantes et m’aident vraiment dans mon cheminement.

Je n’ai pas encore beaucoup exposé. J’attends d’avoir un travail consistant à présenter. Peut-être que ce moment est arrivé. Je dois sérieusement envisager une exposition avec la présentation du livre Nocturnes. J’ai participé à des expositions collectives comme Transphotographiques à Lille première édition, les expositions Contraste, et l’exposition 60 ans/60 photographes de l’IHECS en mars dernier.

Mon style photographique est descriptif et austère. Je suis attirée par des sujets sombres, ou alors, j’aime aussi l’humour. Je ne cherche pas à traiter de sujets intimes, personnels, je ne cherche pas le contact avec les gens. Je sais que je devrais, que cela manque parfois dans mon travail. J’aime me sentir seule lorsque je photographie, prendre le temps d’observer. Je cherche à exprimer une atmosphère plutôt que des sentiments.

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© Marielle Geerinckx

Votre ouvrage est d’une belle radicalité formelle. A quelles difficultés avez-vous été confrontée lors de sa réalisation, notamment dans la restitution des couleurs ?

Je n’ai pas l’impression d’avoir eu des difficultés lors de ce travail. Mais il m’a pris beaucoup de temps. C’est surtout le temps de trouver la façon de traiter le sujet qui a été long. Pendant plus d’un an, j’ai pris des photos avec un pied, pour obtenir une grande profondeur de champ, avec la lumière du jour. Je cherchais différentes manières de photographier sur un petit territoire qui paraît, a priori, peu photogénique. J’ai également utilisé le flash et c’est là que j’ai trouvé mon fil rouge.

Vos photographies du plateau Avijl à Uccle (région de Bruxelles-Capitale) ont été effectuées entre novembre 2014 et février 2016. Selon quelle méthode avez-vous travaillé ? Comment avez-vous utilisé le flash ?

Je me rendais au plateau Avijl les jours où la lumière était plate, surtout sans soleil. En fait c’était assez simple, je réglais le flash de façon manuelle pour qu’il ne soit pas trop puissant pour les sujets proches et inversement. La nuit, je n’utilisais pas le flash mais une lampe de poche, avec une pose longue.

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© Marielle Geerinckx

Comment avez-vous pensé la maquette, d’une élégance très élaborée, de votre opus?

En ce qui concerne la maquette, j’ai chipoté très longtemps pour finir par confier le travail à une graphiste. Si j’avais persisté à faire cette maquette seule, le livre n’aurait été qu’une suite de doubles pages avec une couverture simple et banale. Bref, autant ne rien produire. Je suis très contente d’avoir finalement confié le travail à une graphiste.

Aviez-vous des sources d’inspiration pour ce travail ?

Non, pas au début. Mais on a assez rapidement fait le rapprochement de mon travail avec le livre Noces, de Gilbert Fastenaekens.

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© Marielle Geerinckx

Entendez-vous le mot « nocturnes » dans son lien avec la musique romantique ?

J’ai eu du mal à trouver un titre pour le livre. J’ai mis l’énigme de Tolkien sur l’obscurité dans mon livre. En fait, cette énigme a orienté le choix des images. Je voulais donc trouver un titre qui ait un rapport avec l’obscurité. Et oui, j’ai aussi pensé que les Nocturnes de Chopin étaient une belle référence, sans pour autant qu’il y ait un lien avec mon travail.

Qu’avez-vous ressenti la nuit en vous promenant parmi les arbres ?

J’ai préféré travailler la journée. Je n’étais pas vraiment à l’aise le soir et le travail était aussi plus difficile. Heureusement, j’étais déjà allée souvent dans ce bois et je pouvais assez bien me repérer. Le soir, on ne voit quasiment rien. Cadrer les photos en utilisant un pied, dans le noir et au milieu des ronces n’était pas évident.

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© Marielle Geerinckx

Avez-vous parcouru les quatre saisons ?

Oui, mais celle que je préfère est l’hiver, quand il n’y a que les branches. L’atmosphère de broussailles est plus intense. Je n’aime pas trop les couleurs de l’automne en photo, ni la neige. Dans la réalité oui, mais pas photographiquement.

Des projets immobiliers menacent-ils toujours le plateau Avijl ? Aviez-vous dans l’intention de faire prendre conscience, par votre travail, de l’importance de préserver au sein d’un espace urbain une nature encore à bien des égards sauvage?

Oui, le plateau Avijl m’intéressait. Cet endroit est assez particulier. Tout le quartier a un caractère très champêtre alors qu’on est en pleine ville. Le plateau forme un îlot de près de neuf hectares. En plus d’un intérêt au niveau de la biodiversité, il a aussi une vocation sociale, en tissant des liens entre les habitants qui y cultivent des potagers ou utilisent leur parcelle comme jardin.

Voici un extrait du site Avijl.org : « Il constitue un espace champêtre à caractère rural, caractérisé notamment par la présence de jardins potagers, de jardins d’agrément et d’espaces verts sauvages (broussailles, pâturages, bois,…) parcourus par des sentiers qui s’y sont spontanément créés au fil du temps. Le site abrite une faune et une flore d’une grande diversité, y compris de nombreux oiseaux migrateurs, et constitue un écosystème unique à Bruxelles.
Les jardins potagers et d’agrément du plateau sont exploités par des familles d’origines sociales diverses et sont également utilisés à des fins éducatives par des écoles voisines. Le plateau Avijl n’est donc pas seulement un espace vert au cœur de la ville mais c’est aussi un espace irremplaçable de vie sociale et de biodiversité. Ses caractéristiques spécifiques le rendent complémentaire des espaces verts voisins : le parc régional du Fond’Roy et le Kauwberg, formant le maillage vert de la commune d’Uccle. »

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© Marielle Geerinckx

Depuis 2014, 80% du plateau est protégé grâce aux démarches de l’association Avijl. Cette association a demandé une extension de cette protection mais cela a été refusé par la commune en mars 2019.

Quels sont vos projets actuels ?

Il y a plusieurs zones vertes comme le plateau Avijl à Uccle. J’ai commencé un travail sur le Kauwberg, une zone beaucoup plus étendue puisqu’elle fait cinquante-trois hectares. J’en suis encore au début et je n’ai pas encore trouvé la façon de l’aborder.

J’avais également commencé un projet (très différent) sur l’habitat péri-urbain à Bruxelles, m’intéressant surtout aux lotissements assez particuliers en Belgique. Je m’étais concentrée sur une commune (Tubize, choisie tout à fait par hasard) et je pense poursuivre ce travail, sans doute dans une autre commune, néerlandophone cette fois.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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© Marielle Geerinckx

Marielle Geerinckx, Nocturnes, graphisme Alexia de Visscher, photogravure Ilan Weiss, livre autoédité, 2019, 50 exemplaires numérotés et signés

Marielle Geerinckx – site

Plateau Avijl

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