Fanny Ardant est punk, par Jean-François Robert, photographe portraitiste

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Patti Smith © Jean-François Robert

Maître du portrait en photographie, Jean-François Robert, employé par les plus grands titres de presse, diffusé dans le monde entier, a trouvé dans le face à face avec son modèle l’occasion d’un instant de vérité, trouant le temps d’une séance de pose la fausseté de l’ordre social et publicitaire imposant à chacun de porter un masque.

Fruit d’une liberté à deux, le portrait est chaque fois pour Jean-François Robert une aventure passionnante.

En posant à ses interlocuteurs, des célébrités, la question du choix de l’une des postures du singe de la sagesse asiatique (se boucher les oreilles, se cacher les yeux, se fermer la bouche), le photographe leur offre la possibilité d’une réflexion intime et instinctive les dégageant soudain des lois de leur apparence officielle.

Un livre de grand format, très beau, publié par Belles Balades éditions, Fucking Good Question !, reprend l’ensemble de ses portraits chinois, permettant de rencontrer, par la grâce libératoire du jeu, des personnalités aussi diverses que, par exemple, Bill Murray, Natalie Portman, Wim Wenders, Ken Loach, Sophie Calle, Patrick Modiano et le duo Daft Punk.

Chacun pourra saisir dans l’entretien qui suit la professionnalisme et la belle spontanéité d’un photographe à la fois ambitieux et touchant d’être aussi humble.

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Ryan Gosling © Jean-François Robert

Depuis quand êtes-vous photographe pour la presse ? Avez-vous été introduit dans ce milieu ? Qui sont vos passeurs et vos éventuels maîtres dans le domaine du portrait ?

Je suis photographe depuis le début des années 1990. Je n’ai pas été véritablement introduit, c’est plus une succession de petites opportunités. Et à force les petit ruisseaux ont créé de belles rivières.

Clairement, la découverte du travail de Richard Avedon m’a donné une direction vers laquelle orienter ma propre pratique de la photographie, comme l’évidence d’un but à atteindre.

Qu’est-ce qu’un portrait réussi ?

Sacrée question… En tant que spectateur, c’est un portrait qui me fait ressentir que j’aurais aimé vivre ce moment. En tant que photographe, je vais me permettre de développer un peu… j’ai toujours pensé que ce qui fait la force d’une image, c’est son côté unique. Pendant des années, avant les réseaux sociaux, un coucher de soleil au Guatemala pris en photo semblait unique. Aujourd’hui, il suffit de passer une heure sur Instagram, pour voir au moins cent images du même endroit, et parfois au même moment.

Le portait devient selon moi un des derniers terrains de jeu pour obtenir par définition quelque chose d’unique. C’est le fruit d’un moment entre deux personnes, et c’est forcément unique.

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Takeshi Kitano © Jean-François Robert

Donc, j’ai le sentiment de faire un bon portrait quand je suis sûr que la personne que j’ai en face de moi est bien présente. Peu importe son état d’esprit, si l’esprit est bien présent!

D’où la question du livre à propos des postures des singes de la sagesse asiatique… qui oblige chaque personne à réfléchir à une réponse finalement assez intime, ce qui la rend alors active et très présente.

Vous a-t-on refusé quelquefois des portraits que vous trouviez très justes ?

Oui, de nombreuses fois !

Pendant longtemps, cela a été source de frustration, mais maintenant j’ai compris que l’image existait quand même. Il y a plein d’opportunités de faire vivre une image, notamment, et c’est le paradoxe, les réseaux sociaux.

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Antoine Griezmann © Jean-François Robert

Comment abordez-vous vos modèles ? Quel est votre protocole de travail lorsque vous êtes chargé de photographier une célébrité ?

Avez-vous un protocole pour interagir avec un autre être humain ?

C’est un peu con et provocateur, mais je ne pense pas qu’il y ait une quelconque recette… Et c’est justement cela qui me fait adorer encore le portrait.

Avec l’expérience, j’ai compris que moins je préparais une image, plus j’avais de chance de la réussir. Pour faire simple, et s’il doit y avoir un protocole : suivre mon ressenti du moment…

Par-delà les commandes, vous avez initié un travail personnel au long cours, consistant à faire poser vos sujets en leur demandant de choisir l’une des postures des trois singes de la sagesse asiatique (se cacher les yeux, les oreilles ou la bouche avec la ou les mains). Qu’autorise et libère une telle proposition ?

Comme je l’ai déjà évoqué, cette question, et surtout le temps de réflexion nécessaire à la réponse, induit une réflexion qui ne peut être dissociée de la temporalité. Leur réponse est la réponse d’aujourd’hui, du moment présent.

Il m’est arrivé de shooter à plusieurs reprises la même personne, et d’avoir oublié si j’avais ou non déjà posé la question. Donc de reposer la question. Bien souvent la réponse est différente…

Poser cette question, surtout quand j’étais jeune et inexpérimenté, me libérait l’esprit de l’incertitude du : « Est-elle bien avec moi ? »

Comment comprenez-vous avec le temps la symbolique de chaque posture ?

Fucking good question !

Pour être honnête, je ne crois pas que j’essaye de comprendre… A vrai dire, je m’en fous !
Il n’y a, pour moi, aucun enjeu dans le pourquoi ni dans le symbole.

Cela dit, je suis sûr qu’il y a beaucoup de symbolique dans ces gestes, mais je ne me sens aucun goût, et encore moins de légitimité pour les interpréter.

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Nick Cave © Jean-François Robert

Martin Scorsese fut-il le premier à accepter votre idée ?

Oui, le premier à qui j’ai posé la question, et le premier à avoir répondu

L’attention du spectateur se porte sur les mains. Avez-vous pensé au célèbre travail d’August Sander ?

Non, jamais.

Comment choisissez-vous vos fonds, très souvent en nuances de gris ?

En général, au dernier moment, avant de me rendre sur la prise de vue. Pour le coup, c’est l’influence d’Avedon. Il me semble qu’isoler le sujet de l’endroit où sont faites les images, grâce à un fond le plus neutre possible permet deux choses très importantes à mes yeux : concentrer le regard sur la personne, et rendre l’image atemporelle.

Quel a été le portrait le plus difficile à effectuer ?

Franchement, je n’ai pas de classement… il y a eu des séances avec des gens vraiment détestables qui ont donné des images superbes, et d’autres avec des gens charmants qui ont été très décevants au niveau photographique.

Y a-t-il des incompatibilités parfois avec certains modèles ? Les hommes politiques sont-ils difficiles à photographier ?

Oui forcement, mais cela n’empêche en rien de réaliser des images fortes.

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Tilda Swinton © Jean-François Robert

Quant aux politiques, ce n’est pas forcement difficile. Le plus compliqué est de les sortir de leur zone de confort ou de séduction.

Adèle Haenel est extrêmement joyeuse, très différente de son image officielle. Comment l’avez-vous fait rire ?

Je ne m’en souviens absolument pas… Chaque moment est vraiment unique.

Comment avez-vous fait marrer Nick Cave ?

J’avoue que, pour le coup, je pourrais le dire, mais je n’ai pas très envie que cela soit écrit…

Votre libre Fucking Good Question !, phrase prononcée par Johnny Depp, reprend-il l’ensemble de vos portraits « chinois » ?

Oui. C’est Yann Lefichant l’éditeur qui en a eu l’idée. Ce livre compile une partie des images réalisées au cours des vingt-trois dernières années.

Transmettez-vous votre art sous forme d’enseignement ?

Non, personne ne me l’a jamais proposé, mais j’adorerais.

Quel est votre portrait préféré ? Pourquoi ?

Je crois que c’est celui de Patti Smith… Parce que la rencontre a juste été comme une évidence.

D’ailleurs, il a été question d’avoir une préface au livre, et la seule personne à qui j’ai eu envie de la demander, c’était elle. Mais je n’ai pas osé…

Vous êtes fan de football. Qui rêvez-vous de photographier encore ? Kylian MBappé a chez vous la stature d’un Barack Obama.

J’étais vraiment fan de foot mais l’époque de Marius Trésor…

Mes vrais rêves de photo ne sont hélas plus là… Prince, Mohamed Ali.

Pour qui avez-vous effectué le portrait de Franck Ribery ?

Pour le magazine L’Equipe.

Quand prend-on rendez-vous pour un portrait (je suis son cousin) ?

Quand vous voulez !

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Agnès Varda © Jean-François Robert

Vivez-vous votre métier comme un privilège ? En êtes-vous lassé quelquefois ?

Je suis un ultra-privilégié, malgré la précarité du métier. A chaque fois que je pars faire une photo, j’ai l’impression de partir en vacances, à l’aventure.

C’est un luxe incroyable !

Il y a bien eu des périodes de lassitude, mais elles sont plus liées à « l’environnement », au contexte professionnel qu’à la pratique en elle-même.

Quelle est votre prochaine commande ?

James Ellroy demain

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Jean-François Robert, Fucking Good Question !, propos recueillis par Benoit Gautier, Belles Balades éditions, 2019, 256 pages

Site de Jean-François Robert

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Se procurer Fucking Good Question !

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