Eclairer le passé par l’avenir, la photographie d’histoire, par Antoine Cardi, photographe et auteur

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6 juin. Caen (Calvado), Maison d’arrêt. 75 à 80 détenus, Résistants pour la plupart, sont fusillés par les Allemands © Antoine Cardi

Photographe autodidacte, Antoine Cardi s’intéresse à la mémoire des lieux et de leurs métamorphoses.

A l’occasion des commémorations nationales du 70e anniversaire du Débarquement en Normandie ayant eu lieu en 2014, il a comme historien et artiste décidé de photographier des lieux communs, banals, sans qualités particulières a priori, ayant été pourtant le théâtre de conflits très violents durant l’été 1944.

Avec Antoine Cardi, art et sciences humaines dialoguent pour produire des lignes de connaissances nouvelles, rendant en quelque sorte, à la manière dont le pense Paul Ricoeur, le passé sensible, dans la rencontre d’un régime de vérité et d’une tension fictionnelle.

Cherchant à être documentaire, « objective », la photographie, voilà toute sa richesse, est aussi selon Antoine Cardi « cosa mentale ».

Nous avons discuté pour L’Intervalle de son travail photographique passionnant, accordant au  vide une grande valeur d’émotion.

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6 et 7 juin. Caen (Calvados). Plusieurs bombardements anglo-américains sur le centre-ville font près de 800 morts © Antoine Cardi

Comment s’inscrit votre livre 1944 paysages / dommages (Trans Photographic Press, 2018) dans votre parcours artistique et intellectuel ? Comment est née l’idée de cet ouvrage ?

Initialement, j’ai une formation universitaire en histoire qui m’a conduit à exercer durant quelques années la fonction d’enseignant-chercheur. Ma pratique de la photographie, elle, est complètement autodidacte. Mes premiers travaux photographiques ont concerné des lieux en mutation, notamment à la faveur de différentes commandes réalisées dans le cadre d’opérations de renouvellement urbain, au début de la décennie 2010. S’est ainsi développé un rapport privilégié à une photographie orientée vers l’histoire ou la mémoire des lieux voués à la transformation ou à la destruction/reconstruction.

C’est dans ce registre d’une histoire des lieux que j’ai proposé en 2013 à la région Normandie de réaliser un projet qui viendrait s’inscrire dans le cadre des commémorations nationales du 70e anniversaire du Débarquement qui se sont tenues en 2014. Il s’agissait de s’intéresser aux lieux relatifs au sort des populations civiles pendant les combats de l’été 1944 consécutifs au Débarquement allié. De mettre en lumière, par le biais de la photographie documentaire, des lieux « communs », banals – un quartier d’une ville, le centre d’un bourg rural, une route, une clairière en forêt, etc. – dont on ne sait plus aujourd’hui qu’ils ont été le théâtre de la guerre au quotidien. L’objectif était de rendre « perceptibles » les tragédies qui s’y étaient nouées. Une façon de faire œuvre d’histoire en redonnant vie au passé par la construction, à partir du présent, d’une mise en récit de ce passé. Et, au-delà, d’interroger la capacité documentaire de la photographie à rendre compte du « réel », un « réel » ici révolu.

J’ai entamé ce travail par une première série d’images qui ont été exposées en Normandie à l’occasion de ces commémorations. L’idée du livre est née dans les mois qui ont suivi, avec comme volonté celle d’approfondir la rencontre entre arts et sciences humaines, de voir comment ces deux champs pouvaient communiquer dans un même espace de sens (le livre) avec, en plus des images, des textes à fort ancrage théorique qui développeraient cette notion d’un dialogue entre production artistique et production de connaissances.

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6 et 7 juin. Vire (Calvados). Plusieurs vagues de bombardements, américains puis britanniques, font plus de 300 morts © Antoine Cardi

Pourquoi un tel intérêt pour la mémoire des lieux ?

A priori, j’imagine que cela doit avoir un lien avec ma formation intellectuelle et universitaire. Je suppose également qu’on pourrait en trouver les sources profondes dans mon passé familial, puisqu’une des images du livre renvoie à un événement qui s’y rapporte.

Au-delà, histoire et photographie partagent un même rapport principiel au temps. « L’histoire est la science des hommes, dans le temps », écrit Marc Bloch dans Apologie pour l’histoire ou métier d’historien (Paris, Armand Colin, 1997 – texte posthume paru en  1949) ; ou, pour le dire autrement, une science des sociétés dans leur dimension diachronique, évolutive. L’image photographique, quant à elle, a pour résultat de donner la matière du temps en spectacle. Comme l’énonce Georges Didi-Huberman, dans Devant le temps. Histoire de l’art et anachronisme des images (Paris, Éditions de Minuit, 2000), « nous sommes devant l’image comme devant du temps » : « dans l’image c’est bien du temps qui nous regarde » . Associer dans un même espace de création ces deux modes de rapport au temps me semble être producteur de sens. En outre, le fait d’essayer de rendre palpable l’invisible, le révolu, par la photographie documentaire du contemporain m’apparaît comme un paradoxe fécond artistiquement.

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6 et 7 juin. Vire (Calvados). Plusieurs vagues de bombardements, américains puis britanniques, font plus de 300 morts © Antoine Cardi

Pour écrire l’histoire en photographie, quels sont vos choix esthétiques et formels ?

Science humaine, l’histoire se construit sur le fait de rassembler et de mettre en résonnance les éléments disparates d’un corpus documentaire. Ce corpus documentaire se constitue ici d’images photographiques, prises à cette occasion. Mais pour relever d’une intention documentaire, la prise de vue doit se soumettre à certaines exigences, au premier rang desquelles figure celle de tendre vers une certaine forme d’« objectivité », avec comme point de mire la mise en avant du caractère informatif d’une image où prédomine le souci de sa transparence et de sa lisibilité : photographier en couleur, par un cadrage où domine la frontalité, à l’aide d’une optique qui évoque un espace perspectif proche de celui perçu par un œil humain, une lumière diffuse qui ne participe pas à une dramatisation de l’image. Irréductible toutefois à une simple décalque du réel, l’image photographique produite selon ces procédures est également cosa mentale et résulte tout autant de la capture de l’existant qu’elle renvoie à une forme de projection de la conscience de son auteur confronté à l’objet photographié. L’image photographique documentaire, loin d’être un document pur, privé d’affect ou de sensibilité, se situe ainsi entre empreinte indicielle forte et projection imaginaire.

Pour autant, la polysémie fondamentale de toute image photographique rend leur simple contiguïté impropre à constituer en soi un récit d’histoire. Se profile alors la nécessité d’adosser aux images un élément qui vienne renforcer leur pouvoir d’évocation. L’adjonction de textes – ici sous forme de légendes – permet au regardeur d’identifier l’événement auquel chaque image se rapporte. Par cette opération de confrontation s’enclenche un décalage temporel entre celle-ci (contemporaine) et sa légende (les événements qui se sont produits il y a 70 ans), une forme d’anachronisme qui peut se configurer en pensée d’histoire.

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Juin-juillet. Caen (Calvados), Abbaye-aux-Hommes. Plusieurs milliers de personnes s’y réfugient et y vivent des semaines durant © Antoine Cardi

Considérez-vous que votre travail appartient davantage au champ des sciences sociales que de celui de l’art, ou l’inverse ?

J’espère aux deux, conjointement. À la fois dans la méthode de travail et dans les effets produits. En amont de la prise de vues, j’ai eu recours à une littérature universitaire (recueils de témoignages, données statistiques, cartographie, etc.) se rapportant au sort des populations civiles dans la Bataille de Normandie. Puis, sur le terrain, je me suis laissé porté par la « photogénie » de chaque lieu afin de laisser transparaître photographiquement ce qui s’y était déroulé. En résulte, dans chaque image comme entre chaque image de la série, un récit où les éléments de connaissance historique et une projection imaginaire qui confine à la fiction sont inextricablement liés.

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Juin-Juillet. Fleury-sur-Orne (Calvados). 20 000 civils se réfugient dans les carrières de Caen et de ses alentours © Antoine Cardi

Dans le temps long de la photographie d’histoire, qui sont les auteurs ayant le plus influencé votre réflexion ?

Les nombreux historiens qui ont livré des écrits épistémologiques sur leur discipline (Fernand Braudel, Michel de Certeau, Paul Veyne, Patrick Boucheron, Ivan Jablonka, etc.) ont évidemment été des phares majeurs dans ma réflexion. Mais également certains travaux de photographes comme Arno Gisinger ou Thierry Girard, que j’ai découverts une fois les prises de vues faites, alors que je réfléchissais au texte qui clôt l’ouvrage.

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Du 7 au 18 juin. Tilly-sur-Seuilles (Calvados). La population est bloquée dans le village que se disputent Britanniques et Allemands. 80 morts © Antoine Cardi

Produisez-vous des « images-temps », pour reprendre un célèbre concept deleuzien?

Je suis malheureusement assez peu familier de la pensée de Gilles Deleuze. Mais il est vrai que lors de l’écriture de mon texte, j’ai pu constater une proximité esthétique de mon travail avec certains pans du cinéma dit « de la modernité » (Antonioni, notamment), dans lequel l’action laisse la place au vide dans les images. Et je crois que c’est effectivement ce que Deleuze observe lorsqu’il évoque la crise de l’« image-action » et le développement de l’« image-temps » dans les cinémas d’après-guerre.

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Nuit du 14 au 15 juin. Evrecy (Calvados). Un tiers de la population du village est tué lors d’un bombardement britannique. 130 morts © Antoine Cardi

Que devez-vous d’essentiel à la pensée de Paul Ricoeur, que vous citez abondamment ?

Paul Ricœur a été de ceux dont la réflexion sur l’histoire (ses modes d’écriture, ses frontières, son épistémologie) a été pionnière. À travers une série d’ouvrages – principalement dans Histoire et vérité (1955), Temps et récit (3 tomes, 1983-1985) et La Mémoire, l’histoire, l’oubli (2000) -, il creuse le sillon de l’identification des différents éléments qui concourent à une définition de l’opération historiographique. Il montre que le discours historien appartient à la classe des récits et, à ce titre, se situe dans une relation de proximité avec la fiction. Mais l’histoire n’est pas n’importe quel type de récit et Ricœur n’abolit pas les frontières entre écriture de l’histoire et écriture de fiction (romanesque, poétique, tragédienne, etc.), car celle-là se veut aussi et surtout un discours de vérité, de représentation d’un réel. Et c’est précisément son inscription dans un régime de vérité qui, associée à la mise en récit, fonde l’histoire en tant que science. Soulignant son double statut de réalité et de fiction, Paul Ricœur confère comme horizon à l’histoire de problématiser le passé en le mettant en perspective, de l’expliquer en le rendant intelligible mais aussi sensible. C’est, au fond, ce dont j’essaie de m’inspirer en photographie.

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15 juin. Olendon (Calvados). Un cultivateur est abattu devant sa famille par des SS pour avoir refusé de donner son tracteur © Antoine Cardi

Comment avez-vous pensé le récit/montage des photographies dans votre livre ? Vous avez certes privilégié un choix chronologique, mais suivez-vous par exemple le parcours de la retraite allemande ?

Les images s’enchaînent effectivement selon un ordre chronologique, lequel permet de faire apparaître en filigrane les différentes phases de la Bataille de Normandie (villes bombardées, exode des populations civiles, exactions commises pas les armées allemandes en déroute, etc.). Ce choix permet également de proposer une typologie des violences (individuelles ou collectives, de la part des troupes allemandes ou des soldats alliés, etc.) auxquelles les populations civiles ont été confrontées.

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25 juillet. Plage de Deauville (Calvados). 6 Résistants sont torturés, puis fusillés face à la mer © Antoine Cardi

Vous inscrivez-vous dans la logique de l’écriture de l’histoire du point de vue des vaincus ou des oubliés, en cherchant à faire parler des lieux « taiseux », pour reprendre la belle idée de Patrick Boucheron dans la préface qu’il accorde à votre livre ?

Oui, c’est exactement cela. Un danger permanent guette l’historien : celui de réduire l’histoire des sociétés à celles des groupes sociaux dominants – ceux qui ont laissé le plus de traces tangibles, qu’ils aient ou non sciemment œuvré en ce sens – à l’exclusion des autres, dominés (même si plus nombreux quantitativement) et/ou marginalisés. Or, durant des décennies, les recherches historiques se sont centrées sur les belligérants, les tactiques, les batailles, tout ce qui constitue le déroulement événementiel ou stratégique des conflits armés. Et la place des populations civiles en est longtemps restée un point aveugle. Depuis quelques années (grâce notamment aux travaux pionniers menés par des historien.ne.s comme Annette Becker) les civils, qui constituent les acteurs sociaux majoritaires des conflits, sont enfin étudiés. Mon travail s’inscrit dans cette évolution avec comme ambition de faire remonter à la surface cette place des invisibles, des oubliés de l’histoire. Une histoire spectrale, en somme, où l’image ne peut être que « le dépôt de son indicible » – comme le pense Christine Ollier dans Paysage cosa mentale. Le renouvellement de la notion de paysage à travers la photographie contemporaine (Paris, Éditions Loco, 2013) -, par la mise en représentation d’une perte, d’un manque, par la figuration du vide.

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9 août. L’Hôme-Chamondot (Orne). 5 chefs de la Résistance ornaise sont fusillés par la Gestapo dans le bois de Brotz © Antoine Cardi

Comment abordez-vous la notion de cadrage ?

Pour Jean-Luc Godard – évoquant un plan-séquence du film Kapo de Gillo Pontecorvo –, au cinéma « le travelling est affaire de morale » (cité par Jacques Rivette dans Les Cahiers du cinéma en juillet 1959). En photographie, le cadrage relève également d’une éthique. Dans mon travail, rendre compte des violences de guerre de façon distanciée, historienne, se fait par l’adoption de certaines règles esthétiques énoncées précédemment (objectivité, distance juste, sobriété, etc.) et qui toutes convergent pour proposer, sur le terrain même des images, une réponse qui permette d’historiciser face au trauma.

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13 août. Le Rozel (Manche). Une charrette saute sur une mine à quelques pas de la mer. 1 mort, 6 blessés © Antoine Cardi

Quelle a été la réception de votre ouvrage ? L’avez-vous conçu comme une autre proposition de commémoration, anti-spectaculaire, que celles ayant lieu aujourd’hui concernant la Bataille de Normandie (6 juin – 13 août 1944) ?

L’ouvrage est sorti quelques mois avant les commémorations du 75e anniversaire du Débarquement. Il avait notamment pour objectif de proposer un rapport à ce passé qui sorte d’un discours commémoratif pour aller vers un discours historien. En témoigne notamment sa présentation à l’occasion des « Rendez-vous de l’Histoire » à Blois en octobre 2018, lors d’une édition consacrée à « La puissance des images ».

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Septembre 1944 et novembre 1946. Saint-Pierre-du-Jonquet (Calvados). Les corps de 28 Résistants abattus par la Gestapo sont découverts dans un charnier © Antoine Cardi

Les bombardements anglo-américains sur les villes de Calais, Le Havre, Caen, Saint-Lô, Vire, Lisieux, Falaise, Aunay-sur-Odon, Tilly-sur-Seulles, Evrecy, Brest, ayant tué nombre de civils, sont-ils de l’ordre d’un impensé collectif ?

Oui et non. Dans les régions qui ont subi ces violences, ces événements sont encore très présents, je crois, dans les mémoires ; mais il est vrai qu’ils sont longtemps restés ignorés des discours officiels et/ou commémoratifs.

A l’issue de votre travail, l’appellation de « lieu sans qualité » vous paraît-elle inepte ?

Non, bien au contraire, même si le pluriel (« qualités ») me semble de mise pour les qualifier plus justement. Ce n’est pas qu’ils n’ont aucune qualité intrinsèque, mais plutôt qu’ils ne répondent pas aux « qualités » prérequises dans les représentations dominantes de ce que doit être un paysage d’histoire. Au fond, les paysages porteurs d’histoire ne sont pas nécessairement des paysages grandioses ; ceux que je photographie ne le sont assurément pas. Et ce sont cette banalité, cette quotidienneté qui, à mon sens, leur donnent toute leur force.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Antoine Cardi, 1944 paysages / dommages, textes de Annette Becker, Patrick Boucheron, Antoine Cardi, Trans Photographic Press, 2018

Antoine Cardi – site

Trans Photographic Press

main

Se procurer 1944 paysages / dommages

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. J’aime quand l’Histoire est abordée par une démarche artistique. Bien plus intéressant pour moi et certainement plus accessible. Ces démarches donnent toujours envie d’en savoir plus et agissent donc comme une porte d’entrée au savoir, et dans ce cas au devoir de mémoire. Merci pour ce bel article.

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