Le tragique de l’histoire, par Emmanuel Macron, président, et Jacques Josse, poète

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Le Port de Morgat, Odilon Redon, 1882

« L’Europe ne sera plus protégée comme elle l’a été depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce vieux continent de petits-bourgeois se sentant à l’abri dans le confort matériel entre dans une nouvelle aventure où le tragique s’invite. Notre paysage familier est en train de changer profondément sous l’effet de phénomènes multiples, implacables, radicaux. Il y a beaucoup à réinventer. Et dans cette aventure, nous pouvons renouer avec un souffle plus profond, dont la littérature ne saurait être absente. » (Emmanuel Macron)

Curieuse expérience de littérature comparée involontaire hier soir, m’ayant fait lire successivement un recueil de poésies de Jacques Josse, Vision claire d’un semblant d’absence au monde (Apogée, 2003 – réédition le Réalgar, 2020), et un entretien entre Emmanuel Macron et Michel Crépu accompagné d’Alexandre Duval-Stalla, paru en mai 2018, dans la Nouvelle Revue Française, sous le titre « L’histoire redevient tragique. »

« demain / je me parlerais / d’une enfance bâtie / sur pilotis de paille / quand on jouait à réveiller / les morts avec nos doigts, / les odeurs de fruits rances / sur les lèvres, le verbe / branché sur le vent / des oublis. » (Jacques Josse)

Je ne joue surtout pas l’un contre l’autre, qui ne se connaissent probablement pas personnellement , je n’ironise pas, je n’organise pas de débat, mais j’écoute, j’expose, je relève deux régimes de paroles, deux façons de se tenir dans l’existence par le verbe, dans les trébuchements poétiques pour l’un, dans la geste historique pour l’autre, incarnant par la force du suffrage universel le pouvoir et la nation.

Chez Jacques Josse, il y a peu de soleil, des impasses, beaucoup de marches dans les landes de l’austère Bretagne, et la perception du blanc de la page où tracer le sillon des phrases.

Des cercueils, la Manche froide, des champs de pommes de terre, une buée grise, des absences.

Il y a de l’hébétude et de l’alcool, « un feu d’absinthe », et le corps de rose de la belle Joan.

« mon corps / n’en parlons pas / puisqu’il aime tourner / le dos à son histoire / il a la respiration large / de ceux qui veulent / fumer la terre / jusqu’au filtre. »

Chez Emmanuel Macron, il y a du romanesque, un souffle stendhalien, du Julien Sorel peut-être, une ferme croyance dans l’autorité de la parole auctoriale – présidentielle.

« Par « romanesque », j’entends une redécouverte du sens tragique : une perception non point technique du réel, mais dramatique, c’est-à-dire posant la question du sens. C’est ce moment où la politique devient une matière littéraire. »

Une matière de blé noir chez le poète, de suie, d’ardoises fêlées, de flaques de boue, de genêts, « un suaire de mousse sur le torse ».

« des / choses / déplacent / le pays avant / de danser un dernier / tango sous l’écluse / l’aveugle se coud / les paupières / avec des épines d’acacia. »

Mais, lorsque l’on est chef d’Etat, on a le sens d’autres embarquements, d’autres traversées, d’autres récits, d’autres types de liens narratifs.

« Les Français sont malheureux quand la politique se réduit au technique, voire devient politicarde. »

Oui, il faut une émotion, partageable, généreuse, directe.

D’ailleurs, voici de nouveau Jacques Josse, se promenant du côté de Port-Moguer, à Plouha, dans les Côtes-d’Armor : « Au milieu des fleurs, des orties, un autre, avachi sur le siège à la place du conducteur de tracteur, parle aux vaches, roule un mégot sous sa langue, sent l’écume, la mer à sa portée, là-bas, à trois talus, où les femmes allongées sur le sable n’entendent pas la litanie du glas qui coupe l’après-midi en deux. »

Emmanuel Macron : « La fréquentation intime de la littérature donne à sentir les choses dans leur profondeur. Je sais le déploiement de la sociologie au carrefour des sciences humaines et de la philosophie. Mais c’est encore et toujours le grand écrivain que je tiens pour un sociologue hors pair. »

Grand écrivain, Jacques Josse, ami éternel du génial écrivain tchèque Bohumil Hrabal, si souvent censuré pour grossièretés et pornographie ?

Peu importe l’étiquette, ou le dossard, qui écrit encore : « Le talus dort. / Le cheval trépigne. / La digitale offre sa vulve au frelon. / La vierge noire – robe machin, paillettes de cendre – apparaît derrière les ronces. On repère un maquillage rupestre : gelée de mûres, framboises exquises, plumes de bouvreuils. / Plus tard : l’épouvantail se signe, les corbeaux prennent peur, le lierre enregistre la plainte du chêne. »

Les ronces du tragique de l’histoire, de la poésie, et de la politique.

Monsieur le Président : « Le grand enjeu, c’est de sortir de l’insignifiance. Nous vivons depuis trente ans une forme de postmodernité mal digérée. L’enjeu, c’est de retrouver la possibilité de construire, en assumant la part parfois univoque, unilatérale de toute décision. »

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Jacques Josse, Vision claire d’un semblant d’absence au monde, le Réalgar, collection L’Orpiment, 2020, 134 pages

Le Réalgar – Editions

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La Nouvelle Revue Française, contributions d’Agnès Riva, Alexandre Postel, Marion Messina, Katherine Pancol, Gaël Octavia, Melvil Poupaud, Simon Liberati, Victor Claas & François-René Martin, Joseph Conrad, Philippe Blanchon, Mathias Rambaud, entretien entre Emmanuel Macron et Michel Crépu/Alexandre Duval-Stalla, Gallimard, mai 2018, numéro 630, 144 pages

La NRF – site Gallimard

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Se procurer Vision claire d’un semblant d’absence au monde

Se procurer le numéro 630 de La Nouvelle Revue Française

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