Extraire le soleil de sa couronne, à propos d’une pandémie, par Valentin Retz, écrivain (9)

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Pour y voir clair, pour ne pas être seuls à réfléchir, pour être ensemble, et pour ne surtout pas en rajouter dans les commentaires oiseux, j’ai proposé à quelques amis ou connaissances de choix d’intervenir dans L’Intervalle à propos de la pandémie virale que nous vivons actuellement, et des mesures exceptionnelles que nous supportons quant aux privations de nos libertés individuelles.

Je publierai donc, au fur et à mesure de leur arrivée, peut-être, ces textes que j’imagine comme des contrepoisons, ou des clairières autorisant encore l’indemne.

Valentin Retz, écrivain, auteur récemment avec Yannick Haenel et François Meyronnis d’un livre sur la damnation par le Dispositif cybernétique d’arraisonnement des corps -esprits, et la possibilité du salut, Tout est accompli (Grasset, 2019), m’a répondu avec ce texte lumineux.

« Extraire le Soleil de sa couronne

Par chance, l’immeuble parisien où je suis confiné depuis un mois comporte une petite cour. Certes, elle est bien sombre, et la plupart du temps froide et humide. Mais, environ une heure par jour, le soleil s’y invite et la réchauffe. De temps à autre, j’y descends donc boire un café ; et c’est toujours un moment suspendu, loin de tout fil d’actualité. Les applaudissements du soir n’y retentissent plus du tout ou alors pas encore, et l’on n’entend aucune des formules qui se sont répandues récemment, telles qu’ « impacter », « geste barrière » ou « distanciation sociale ». Soit dit en passant, lorsque j’ai entendu la première fois l’expression : « geste barrière », j’ai pensé découvrir un nouveau mot composé. Mais, non, personne n’a pris la peine d’y adjoindre un tiret : on y appose simplement le nom « barrière », comme s’il s’agissait là d’un adjectif. Faut-il penser qu’avec le tiret nous n’aurions pas gardé de distance suffisante les uns avec les autres ?

Dans le même ordre d’idées férocement inutiles, je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que la crise qui nous emporte intervient après la généralisation du paiement sans contact. Depuis deux ans, en France, mais aussi dans le monde, telle une supplique au dieu argent, j’entends partout dans les commerces ce même balai morne et figé : «Sans contact ? — Sans contact. » Et sans doute le réel nous a-t-il exaucés ; nous, qui lui demandons sans relâche, à travers le wifi, la 4G, internet, les appareils connectés, les réseaux numériques, de pouvoir nous atteindre sans devoir nous toucher.

Cela doit d’ailleurs nous renseigner sur notre réaction collective à la pandémie, ou plutôt sur l’orientation que celle-ci nous fait prendre. Puisque, si nous sommes les témoins d’un véritable infléchissement de l’idéologie néolibérale et de la globalisation, si le principe d’ « illimitation » qui en est le fondement ne semble plus être en mesure d’imposer son dictat, cela ne signifie pas, me semble-t-il, que nous allons revenir à plus de raison dans nos échanges. Certes, les partisans du souverainisme et du rapatriement des productions stratégiques pourront toujours se référer au moment que nous vivons pour asseoir leur discours ; et les détracteurs de l’émancipation illimitée des mœurs, du genre, du corps, etc., pourront même avancer que l’évidence qui s’impose aux sociétés doit forcément valoir pour les personnes. L’illimité semblant enfin devoir buter contre sa propre limite — le maximum de puissance rejoignant logiquement le maximum de faiblesse.

Pourtant, ce serait un leurre d’imaginer que nous, pauvres humains, nous en ayons fini avec l’illimité. Je dirais même que nous entrons dans la version 3.0 du phénomène. Celle qui ne nous fera plus seulement courir d’un bout à l’autre de la planète ou désirer je ne sais quel changement de sexe, mais qui va nous happer à l’intérieur des territoires inexplorés du Virtuel. Jamais on n’a passé autant de temps devant les écrans, que cela soit pour tweeter, télétravailler, ingurgiter la Matinale du Monde, visionner les collections des musées du village planétaire, écumer les banques de données de l’INA, subir un enseignement à distance, jouer à Warzone ou Valorant, commander tout et rien sur le site de Darty, appeler ses proches ou bien poster des vidéos débiles sur WhatsApp, boire entre amis via Skype ou Zoom, mater Netflix, Amazon Prime, pour ne rien dire du porno. Et n’en déplaise à ceux qui voudraient voir, dans ce temps retrouvé, une occasion de rouvrir les grandes œuvres littéraires, à l’heure du confinement, ni la lecture, ni la patience, ni les longues plages méditatives n’empêcheront la mainmise de la cybernétique sur les cœurs et les têtes.

« Cap au pire », disait Beckett. Eh bien, voilà, on y est. Les gouvernements envisagent de fliquer leurs populations par l’entremise de la data, des téléphones et des bracelets électroniques, qu’ils offriront gracieusement aux réfractaires. On va donner un tour de vis. D’ailleurs, ni Apple ni Google ne s’y trompent, qui réfléchissent « ensemble » à la façon la plus sûre de mettre en place un traçage efficace. Le Dispositif avec un grand D, celui qui agence continûment les êtres et les choses, va encore envahir notre espace — nous toucher à l’intime. Il va nous aimer, nous guérir, nous éduquer, nous protéger. Dieu soit loué, voilà un père, qui prendra soin de nous, nous connaîtra mieux que nous-mêmes. Et peu importe que cela se fasse dans les mois à venir ou bien plus tard, on sait maintenant que tous les peuples sont à la main, qu’on peut facilement les boucler, qu’il n’ait besoin que d’un prétexte sanitaire. Et lorsqu’on regarde un peu loin, en direction de l’apocalypse climatique qui se profile, on n’a guère de raisons d’imaginer qu’un tel prétexte ne viendra pas à point nommé pour nous sauver, nous fortifier, nous augmenter, nous transformer en cyborg adapté à un monde invivable et, finalement, nous soulager de notre lourde humanité. Car « la technique est charitable », comme le disait Glenn Gould. Tout le monde le sait, elle apaise les douleurs ; et, à l’avenir, c’est annoncé, elle saura même nous décharger de l’existence.

Parallèlement à ce délire hypermoderne, où les réseaux n’en finissent plus de prolonger leurs tentacules dans nos cerveaux et dans nos nerfs, la pandémie nous rejoint sur un mode archaïque, avec cet air d’ironie que le destin affectionne lorsqu’il entend nous faire toucher notre vide nullité. Je m’explique : alors qu’on ne pense plus ni à Dieu, ni au diable, ni aux anges, l’époque s’examinant plus volontiers à travers les figures du singe et du robot, voilà que trois milliards d’êtres humains se voient mis en quarantaine pendant les quarante jours du carême ; comme si, bon gré, mal gré, tous allaient jeûner et réfléchir avec le Christ — isolés — loin du monde. Mais ces jours-là, ce sont aussi les quarante jours du Déluge ; ou, pour filer la métaphore, les quarante années d’Israël au désert, avant d’entrer en terre promise ; sans parler des quarante mesures d’eau du mikveh, ce bain rituel dans lequel plongent les juifs pour assurer leurs purifications.

Entre autres étonnements, il y a aussi le fait que nous soyons consignés à demeure, avec interdiction d’en sortir, aux alentours des Pâques juive et chrétienne. Cela ne rappelle-t-il pas ce que les Hébreux, la veille de la sortie d’Égypte, ont eux-mêmes enduré, alors qu’ils attendaient, confinés dans leur maison, que l’ange de la Destruction, le Mashrit, extermine tous les premiers-nés dans le pays du Nil ? Et les correspondances ne s’arrêtent pas ici, tant s’en faut, mêlant Talmud et prophétie. C’est un maître de la sagesse juive qui me l’a fait remarquer, le rav Pierre-Henri Yéhuda Salfati, avec qui la revue Ligne de risque a donné, en 2017, un très long entretien intitulé : « Dévoilement du Messie ». Mais, avant d’entrer dans les mots, si je puis dire, il faut savoir que, dans les années 1960, les découvreurs du coronavirus ont alors baptisé celui-ci en raison de sa ressemblance avec le soleil que voilerait une lune noire ; son enveloppe, à la lumière du microscope, évoquant très clairement une couronne de flammèches.

Or, dans le livre de Malachie, il existe une prophétie, dans lequel le Messie est appelé : « Soleil de justice ». Au préalable, il est d’ailleurs annoncé que vient le jour qui consumera les arrogants, les pourvoyeurs d’iniquités. Mais, pour ceux qui craignent le Saint Nom, « le Soleil de justice se lèvera : il apportera la guérison dans ses rayons » ; et ceux-là sortiront en bondissant comme des taureaux à la pâture, quand, des autres, il ne restera ni branche ni racine. Un sage du Talmud de Babylone commente ce passage en usant d’une expression intéressante, qui aujourd’hui prend tout son sens. Puisqu’il affirme qu’il n’y aura pas de Géhenne dans les temps à venir, mais, qu’à l’heure dite, Dieu « extraira le soleil de sa couronne » : les justes s’en trouveront guéris ; et les méchants, anéantis.

Bien entendu, si l’on rapporte cette prophétie à la situation actuelle, cela ne signifie pas que quiconque meurt ou tombe malade fasse partie des méchants. Ce serait trop bête et trop simpliste. Et d’ailleurs, sur ce registre, dans l’évangile de Marc, au jeune homme riche qui interroge Jésus-Christ sur la manière d’entrer dans la vie éternelle, après qu’il l’eut appelé : « bon maître », ce dernier lui répond du tac au tac : « Pourquoi dire que je suis bon ? Personne n’est bon, sinon Dieu seul. » Le critère ne porte donc pas sur des mérites personnels. À cette aune, nous sommes tous déficients. Non, le critère porte à l’inverse sur notre faculté à reconnaître ce que nous sommes, c’est-à-dire un néant. À propos de ceux qui prennent la parole durant le confinement, et spécialement à propos des écrivains qui tiennent un journal et nous en gratifie, Yannick Haenel affirmait, il y a peu, dans Charlie Hebdo : « Les confinés ne racontent que leur néant. Que pourraient-ils raconter d’autre ? Leur vie (la mienne aussi, soyons juste) est néant. » Mais « un néant capable de Dieu », soulignerait Pierre de Bérulle ; un néant qui, pour se voir sans faux-fuyant, durant le bref instant que dure une vie, invoquerait le Saint Nom et serait guéri par le Soleil de justice qui se lèverait alors dans les ténèbres de son existence.

Il y a de l’exotisme, il faut l’avouer, à voir les choses de cette manière. De fait, on n’a plus l’habitude de lire une crise avec des lunettes spirituelles, encore moins religieuses. Pourtant, depuis un an exactement, le vieux substrat biblique, dans lequel s’enracine une nation comme la France, ne cesse de faire retour sur le devant de la scène. Qu’on pense à l’émotion qu’a suscitée l’incendie de Notre-Dame — et pas seulement dans le pays, mais partout dans le monde. Sur ce chapitre, il y avait d’ailleurs récemment une cérémonie pour le moins hors du temps. Puisque, en pleine pandémie et au milieu des ruines de sa cathédrale, alors que les chrétiens entraient dans le Vendredi Saint, ce jour de la crucifixion du Sauveur, l’archevêque de Paris proposait à la vénération des fidèles l’un des instruments de torture avec lequel on a raillé Dieu même, c’est à savoir la Sainte Couronne d’épines.

Remarquable jeu d’ombres qui paraît sur les planches du théâtre du monde. Je veux dire : d’un côté, on a la moitié de l’humanité confinée suite à une peste, le coronavirus, dont le nom articule deux mots latins qui signifient respectivement : « couronne » et « poison » ; et, de l’autre, on a une prophétie, un commentaire talmudique, ainsi qu’un homme mort et ressuscité, dont on vénère la couronne de supplices : celle-là même qui, comme un disque de souffrance, masquait la guérison qu’il portait avec lui. Oui, vraiment : incroyable jeu d’ombres — stupéfiantes concordances. C’est le moins qu’on puisse dire. Comme si, du virus à la couronne, c’était toujours le même obstacle de douleurs que le Mauvais oppose pour nous couper d’une vie vivante. Comme s’il fallait, à chaque génération, extraire le Soleil de sa couronne pour être en mesure de traverser notre néant, de lui donner consistance et, par là, de construire une civilisation reposant sur l’amour, et non sur le profit ; une civilisation fondée sur la justice, et non sur la domination, qui n’est, dans le fond, qu’un nihilisme.

D’aucuns diront que c’est un peu facile, que je me paie de mots, qu’il faut être concret : gérer, produire, calculer, mettre en œuvre. Autrement dit, que mes éclaircissements sont des chimères, des jeux de lettres sans lendemain ! À ceux-là, il faut répondre en Cadets de Gascogne et, avec Cyrano, déplorer aujourd’hui qu’on ait si peu de lettres et d’esprit. Car enfin : si nous écoutions la Parole plutôt que de remettre notre avenir entre les mains des statistiques et des bilans comptables, si nous prêtions l’oreille à ce que les temps hurlent et réclament, sans doute ces experts, ces conseillers, ces gestionnaires, ces chantres des nouvelles technologies seraient-ils en mesure de concevoir des réponses qui ne soient pas les redites des errements que le virus met en lumière. Mais sommes-nous encore capables de voir le monde et l’existence comme autre chose qu’une réserve de matière et d’énergie, un stock dont on s’empare et qu’on fait rendre ? Percevons-nous encore la grâce d’être né, la vie, la merveille, la gratuité, la poésie ?

J’entends déjà les rires sous cape. N’empêche, lorsque certains après-midi, je descends dans la cour de l’immeuble, le soleil que j’y trouve me rassérène et m’édifie. Dans ses rayons, j’y balance les chroniques de chacun et les avis de tous — ce qu’on peut lire dans Le Figaro, Libération, Les Échos — ce qu’on entend sur RFI, France culture ou Radio Notre-Dame. Je joue avec les propositions fiscales de Piketty pour mettre au pas les « ultrariches » et le capitalisme intégré. J’écoute le mauvais jouir des soi-disant « collapsologues », qui prédisent tous la fin du monde pour la fin de leur vieillesse. Et comme dit Salomon dans Qohelet, « il n’y a rien de nouveau sous le soleil » ; tout cela n’est que buée des buées, un souffle d’air emporté par le vent. Néanmoins, à chaque fois, dans les rayons de l’astre enjolivant la tristesse de la cour, je pressens quelque chose d’inédit, comme une espèce d’évidence, une vérité toujours neuve, qui serait là, intégralement, plus intime à ce monde que je ne le serais jamais moi-même. Ce n’est ni la chaleur, ni la lumière, ni le flambeau du jour. Non, c’est au-delà de la barre du soleil et, en même temps, c’est ici ; plus apparent et plus réel que n’importe quoi d’autre. Au vrai, c’est la transcendance même, celle qui reste hors d’atteinte dans la mesure où elle assoit ce qui existe ; et, du même coup, c’est la Présence par excellence, celle devant qui rien ne perdure.

Ainsi, pour le peu de temps où le soleil éclaire la cour, alors que les voisins des quatre immeubles qui la partagent viennent prendre l’air à mes côtés, je me dis que nous sommes tous suspendus à la vie comme aux rayons de ce soleil, et que, s’il y a quelque chose de sensé, de pertinent, d’intelligent à accomplir, c’est de chercher à rencontrer l’instance étrange qui s’y donne. Car, je le sens, je le sais, j’en suis soudain émerveillé, dans ce Soleil il n’y a aucune crainte — seulement la force pour affronter tous les défis — seulement le cœur pour conjurer toutes les menaces. »

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Valentin Retz est l’auteur de Grand Art (Gallimard, 2008) et de Noir parfait (Gallimard 2015). Il a récemment fait paraître un ouvrage collectif avec François Meyronnis et Yannick Haenel, Tout est accompli (Grasset 2019)

Editions Grasset

Ecouter-voir Valentin Retz, François Meyronnis et Yannick Haenel rendre compte de Tout est accompli – épisode 1 – chaîne you tube de Ligne de risque

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Se procurer Tout est accompli

 

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. jimbebe dit :

    Très beau billet ! Une réflexion qui donne à penser à son tour

    J'aime

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