
Nous avons parfois cette pratique à la fois ridicule et sublime, impudique et touchante, d’exhiber derrière la fenêtre de notre domicile, visible de la rue, un objet, une installation dérisoire, un souvenir mortuaire.
Bien sûr, c’est généralement kitsch, d’un insupportable mauvais goût, et pourtant il y a ici de la parole de fond, un discours visuel, une façon d’interpeller le marcheur en le déroutant quelques instants.
Ces objets de peu nous convoquent, ce sont souvent les produits de masse de la société de consommation, méprisés par les nantis ayant les moyens de privilégier d’autres fétiches.

Ces scènes dérisoires et grandioses, le photographe Jean-Luc Feixa les a photographiées cent soixante fois, en Belgique, mais ce pourrait être aussi dans le nord de la France, et partout où la richesse n’est pas qu’un effet de spéculation.
Le psychanalyste et l’ethnologue expliqueront peut-être cet étrange comportement avec les termes de la projection inconsciente et de la culture populaire, quand l’esthète et le philosophe deleuzien y verront peut-être surtout des agencements formulant un désir d’art, certes modeste, contrant par la métonymie incarnée dans l’objet la fuite de l’existence et son insignifiance.

Voici donc le petit peuple des cyclistes en plastique et des Pinocchio au bras cassé, des voiliers en bois blanc et des aquariums vides, des valisettes et des bustes de Néfertiti, des chiens en porcelaine et des renards empaillés, des nains de Disney et des peluches de foire, des flamants roses gonflables et des citrouilles grimaçantes, des boules à facettes et des figurines de communion solennelle.
On trouve dans le panthéon des rues quelques noms récurrents : Elvis, Christ, Geronimo, Kurt Cobain.

Tout est en ordre, comme au jour du Jugement dernier.
Tout signifie, tout avoue, tout prouve.
Voici qui nous sommes, dans l’artifice peut-être, mais sans leurre, honnêtement, comme un caddie plein un samedi après-midi dans une zone commerciale.

Il n’y a pas de condescendance chez le photographe, mais une douce ironie, dont il n’est pas certain qu’elle ne soit pas voulue par les maîtres du spectacle eux-mêmes.
Mais Jean-Luc Feixa, c’est aussi le fanzine Hexie Hao, voyage en noir & blanc en terre chinoise, livre d’atmosphère, personnel et beau, porteur d’un même regard plein de tendresse envers la petite race humaine bricolant les traces de sa présence singulière parmi les autres espèces animales.

Hexie Hao désigne le train à grande vitesse ayant rythmé le séjour extrême-oriental du photographe, attentif ici comme là-bas, dans la lointaine Belgique, au spectacle du quotidien.
Hexie Hao est un voyage photographique initiatique révélé par la grâce du sel d’argent.
Des barres d’immeubles défilent, des couloirs, des adolescents avec leur portable.
Une femme masquée près de la place Tian An Men.

La vie est trépidante, mais le photographe est calme, traversant les situations sans agitation, réinventant même sans s’en rendre compte le Manneken-Pis au féminin.
« Une nuit, à la gare sud de Pékin, je suis tombé nez à nez avec un distributeur de masques anti-pollution. Ce phare brillant dans la nuit est un symbole ; celui du renoncement face à un fléau, le smog, qui pourrait bien un jour étouffer la ville et ses habitants. Il était près d’une heure du matin et l’air était déjà saturé. »

Le masque, chers amis confinés, voilà l’avenir.
Oui, mais plutôt, espérons-le, celui des carnavaleux et des grotesques de Ensor.
Jean-Luc Feixa, Strange Things Behind (BELGIAN) Windows, éditions Luster (Anvers), 2020, 210 pages

Jean-Luc Feixa, Hexie Hao, 2019 – 50 exemplaires