Le nouvel âge du vivant, par Corine Pelluchon, philosophe

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Avec Marielle Macé, Vinciane Desprez, Barbara Stiegler, Cynthia Fleury et quelques autres femmes philosophes de grande sensibilité, il est possible aujourd’hui de repenser avec beaucoup de vitalité et d’espoir l’ensemble de nos liens écosophiques, à l’autre, à soi, à l’environnement naturel.

Professeure d’éthique et de philosophie politique à l’université Gustave Eiffel (Paris-Est), Corine Pelluchon propose avec Réparons le monde une formidable réflexion sur la vulnérabilité, la place de l’humain dans les écosystèmes naturels, et la façon de construire nos interactions.

En exergue, cette citation prophétique de Paul Ricoeur (Histoire et vérité) : « Sous la pression du négatif, des expériences en négatif, nous avons à reconquérir une notion de l’être qui soit affirmation vivante, puissance d’exister, et de faire exister. »

Oui, il nous faut reconquérir le plus proche, dans un mouvement qui ne serait pas un assaut de plus à l’encontre du vivant, mais un accueil, un dialogue, un abandon à la puissance de l’autre.

Les vases sont brisés, il nous faut les réparer – tradition kabbalistique du tikkun olam -, tenter de recréer des espaces d’unité là où le ravage de la division a détruit les âmes.

« Le monde commun, écrit Corine Pelluchon, qui inclut l’ensemble des générations et le patrimoine naturel et culturel que nous avons reçu en héritage et qu’il  nous appartient de transmettre et de renouveler, apparaît comme l’horizon de nos actions. »

Il faut pour cela du courage – contrer l’ordre néolibéral ne va pas sans entraîner quelques menaces sur notre corps physique -, de l’enthousiasme lucide, une foi dans l’avenir, une volonté de préserver la fécondité des liens entre les générations, les vivants et les morts, les humains et les autres éléments de la nature.

Colligeant des articles parus en revue/journaux, et issus de conférences, Réparons le monde pose la question des violences infligées aux animaux, cet « éternel Treblinka », selon l’expression – reprise à Issac Bashevis Singer – donnant son titre à un essai de Charles Patterson (2003) sur la maltraitance animale.

Notre coappartenance de la Terre avec les animaux induit de réfléchir à une zoopolitique prenant en compte la notion de sentience, terme forgé par Jeremy Bentham « pour désigner la capacité d’un être à faire des expériences et à ressentir la douleur, le plaisir et la souffrance de manière subjective », la violence envers les animaux contenant en son germe d’autres formes d’exclusion et de rapports de subordination iniques.

Il nous faut considérer, au-delà des apports de l’éthique animale, un humanisme nouveau intégrant la conscience de la vulnérabilité de tous les vivants, nous exhortant par exemple à repenser notre consommation de matières carnées.

L’éducation à la compassion ne devrait-elle pas être l’une des premières missions de l’école ?

Et si la cause animale pouvait « réenclencher un processus civilisationnel » ?

La protection de la biosphère et des intérêts des animaux ne fait-elle pas partie des devoirs d’un Etat post-spéciste ?

« La conscience de partager la Terre avec les autres vivants et d’avoir une communauté de destin avec les animaux qui, comme nous, sont vulnérables, devient une évidence quand nous nous percevons comme des êtres charnels et engendrés. »

On peut comprendre le rapport aux animaux comme une école de la considération envers l’ensemble du vivant et nos prochains humains, en prouvant par nos actes les plus quotidiens un au-delà des rapports de dominations, et en étendant le projet d’émancipation porté par les Lumières à la gent animale.

Nous sommes liés, interdépendants, et offrons en partage dans la sphère publique comme dans l’espace privé nos visages – l’éthique de la vulnérabilité est au fond lévinassienne -, nos corps, nos émotions.

Nous nous regardons, nous nous répondons, nous faisons l’épreuve de l’altérité, nous nous décentrons : l’éthique du care prend en compte les besoins de l’autre – en premier lieu le maternage pour le petit d’homme -, quand l’éthique de la vulnérabilité considère le fait que vivre est transitif, la maladie et la mort nous rappelant sans cesse notre fragilité.

« C’est en acceptant de voir ce qui se passe dans les abattoirs, les fermes-usines et toutes les cages où sont enfermés des milliards d’animaux, et en partageant nos émotions que nous trouverons les ressources intérieures nous permettant de restaurer nos capacités d’agir et de transformer notre indignation en engagement. »

La prise de conscience de la souffrance animale est le début d’un processus de remise en question de notre rapport à l’alimentation et à l’autre menant vers une philosophie de l’inclusion et non de sempiternelles luttes de hiérarchie et de pouvoir.

Le démonde progresse, mais aussi les îlots de retrouvailles.

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Corine Pelluchon, Réparons le monde, Humains, animaux, nature, Rivages poche, Petite Bibliothèque, collection dirigée par Lidia Breda, 2020 288 pages

Rivages poche

(Merci à l’enfant de la classe CP-CE1 de l’école Notre Dame Bretignolles sur Mer (85) ayant effectué la composition légumière ici présentée)

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Se procurer Réparons le monde

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