Du paradis terrestre, par Giorgio Agamben, philosophe

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Giorgio Agamben est l’un des plus grands penseurs de notre temps, dont chaque livre, étude, article, permet d’accéder aux chemins de la révolution, intérieure dans son approche récurrente du corpus théologique, et collective dans sa mise à nu des dispositifs d’asservissement.

Comment accéder au Royaume ? Précède-t-il le Jardin ? Qu’ont donc à nous apprendre les Pères de l’Eglise et le moderne Dante ?

Que comprendre de la fable de l’expulsion du paradis terrestre et de la logique augustinienne de la faute irrémédiable ?

Faut-il n’entrevoir la plénitude du bonheur que dans un Eden improbable ?

Le paradis est-il là, sous nos pieds, dans sa matérialité terrestre, révélé par la conversion de notre regard, et la conscience de la majesté de l’instant conçu comme vertu suprême ?

Avec une grande rigueur intellectuelle, le philosophe italien relit de façon passionnante Origène, Ambroise, Saint Augustin, Pélage, Erigène, Thomas d’Aquin et Dante, en proposant du triptyque de Jérôme Bosch conservé au Prado, Le Jardin des délices, une interprétation renouvelée : le paradis ne se situe pas dans un ailleurs, un passé immémorial ou un futur incertain, mais ici et maintenant, dans une sorte d’état originel inentamé dont la conscience peut se saisir.

De cette idée maîtresse, Agamben, contre la doxa augustinienne du péché originel, fait une politique : il n’y a pas perte, mais oubli ; il n’y a pas faute, mais endoctrinement.

Si les passions tristes ont semblé l’emporter dans les débats théologiques – le traumatisme de la perte du lieu de félicité -, il convient de ne pas méconnaître les débats profonds ayant eu lieu au sein de la première Eglise à propos de la nature même du paradis et l’économie du salut.

L’invention du péché originel est ainsi pensé par Agamben comme un pouvoir, une stratégie d’emprise sur le corps et la pensée libres, la notion de corruption devenant première, ontologique, infernale.

Elaborant consciemment une théologie anti-augustienne, Jean Scot Erigène, premier des écologues, centrant son attention sur l’analyse de la vie humaine, pense l’unité  des trois vies distinguées par Aristote, vie végétative, vie sensitive, vie intellective.

Rien n’est trivial, rien n’est séparé, tout consonne et s’harmonise.

Comme pour les hommes, les âmes des animaux sont immortelles.

« Ne soit donc pas troublé par ce que nous avons dit à propos de la nature humaine, proclame-t-il, qui est intégralement partout elle-même : toute image de Dieu dans l’animal et tout animal à l’image de Dieu. Tout ce que son créateur a créé originellement en elle reste intact dans sa totalité. »

Il faut comprendre de façon allégorique la notion de paradis, le Jardin n’étant rien d’autre que la nature humaine elle-même.

« Comme la bonté divine se trouve entièrement dans toutes les créatures qui en participent, poursuit Erigène,  et qu’il n’est pas d’iniquité, de sottise ou d’ignorance qui puisse empêcher de pénétrer dans la totalité de la création, la nature humaine est présente chez tous les hommes et est toute en tous, qu’ils soient bons ou mauvais. Elle n’est pas récusée par la sottise de l’un ni entretenue par l’iniquité de l’autre, elle n’est pas corrompue par le vice ou polluée par la souillure de qui que ce soit. »

Divine est donc la nature humaine, le mal pouvant être compris comme un détournement de cette puissance en chacun.

Mais pour révéler en nous le paradis, il faut peut-être, sûrement, la présence active d’une aimée, appelée par Dante Matelda dans les derniers livres du Purgatoire, femme symbolisant la vertu et la beauté absolues.

Elle est art, poésie, vie, bonheur édénique, voie vers une nouvelle innocence pour l’amoureux qui la chante.

L’amour réciproque est courroie d’entraînement, chemin spirituel, béatitude.

C’est le principe vital même qu’activent dans leur union les aimés, restaurant ainsi la véritable inscription politique des corps dans la cité.

Matelda plonge le poète dans les eaux du fleuve Léthé, qui « ôte la mémoire du péché » , et dans celles du fleuve Eunoe engendrant  la « mémoire du bien ».

« Le paradis terrestre de Dante est la négation du paradis des théologiens, énonce Giorgio Agamben, et il est pour le moins singulier que, malgré cette opposition catégorique évidente, on continue à interpréter Dante à travers Thomas et la théologie scolastique – preuve, si besoin est, que tien ne rend une œuvre aussi obscure et illisible que sa canonisation. »

En réalisant la perfection de leur condition terrestre, les hommes édifient le Royaume coïncidant avec l’apparition du Paradis.

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Giorgio Agamben, Le Royaume et le Jardin, traduction de l’italien par Joël Gayraud, Bibliothèque Rivages, 2020, 154 pages – collection dirigée par Lidia Breda

Bibliothèques Rivages

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Se procurer Le Royaume et le Jardin

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  1. Barbara Polla dit :

    J’ai rien compris mais je crois que c’est rien, pas tien….

    preuve, si besoin est, que tien ne rend une œuvre aussi obscure et illisible que sa canonisation

    J’ai tien compris !

    Je ne suis pas d’accord avec ce que tu dis de Agamben

    Le paradis ? Bah…

    >

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