Le lichen du temps et la pierre de poésie, par Frédéric Jacques Temple, écrivain

An-Oasis-in-the-Badlands-Sioux-1905

« Attention / à ne pas éteindre / en toi / le soleil. »

Frédéric Jacques Temple a 98 ans, l’âge d’un très bel arbre ombrageant la garrigue.

Qui serons-nous à cet âge ? Où ne serons-nous plus ? Serons-nous encore en capacité d’écrire notre vie ?

Par le sextant du soleil, beau titre yang, presque tantrique, est son dernier recueil, publié comme il se doit, après Phares, balises & feux brefs (prix Apollinaire) et Dans l’erre des vents chez Bruno Doucey.

J’écris cet article alors qu’il fait très chaud, que je suis presque nu, ou nu, et qu’un écureuil vient de me rendre visite.

J’irai tout à l’heure me baigner dans la rivière, les mots d’un poète auront alors la fraîcheur d’un gave pyrénéen.

Poésie est mémoire : « Le lichen du temps couvre / la pierre intacte qui recèle / les voix lointaines / dont l’écho / s’accorde aux vents / parmi les arbres centenaires. »

C’est la levée des fantômes, des souvenirs, des lieux, des sensations, des images.

Le crépuscule est aube, tout est au moins double, ici et là, vécu et écrit, perdu et ramené.

Frédéric Jacques Temple pense à son enfance, aux ombres qui dansent encore, aux Indiens et aventuriers de James Fenimore Cooper.

« Au hasard des herbes sauvages / nous traquions des lézards ocellés / ou de grandes couleuvres solaires, / et dans le secret des branchages / de lentisques et nerpruns / nous dénichions de fringants lérots. »

Tout commence avec la nature, le corps vivant, et la beauté mystérieuse de l’adjectif antéposé : « de claires épinoches », « incertaines chasses », « l’ébloui plateau », « l’agressif concert des mouches ».

Le père est un medicine-man, la mère joueuse  de violoncelle, l’amour « une fille du soleil / odorante figue-fleur / dans l’équinoxe de septembre ».

L’ami de Blaise Cendrars et de Henry Miller – lire Divagabondages (Actes Sud, 2018), chroniqué dans L’Intervalle –, des poète Georges-Emmanuel Clancier et Habib Tengour, est aussi celui de Dennis Banks (poème éponyme), leader des Indiens d’Amérique ayant rejoint Crazy Horse et Sitting Bull.

Poème Battement de cœur (spéciale dédicace à Bernard Plossu) : « J’entends toujours / sur le désert de sauges, / dans l’odeur des fours à pain, / battre le tambour sacré / d’Archuleta / au Pueblo de Taos. »

L’air brûle sous les manguiers cubains, à Tiradentes au Brésil, dans la gueule du Vésuve.

« Dans un roulis de caravane / sur le désert éblouissant / du Grand Erg occidental / j’ai compris le suprême langage / de la lenteur et du silence. »

Passe une truite, nature naturante.

Nous sommes à Bâton-Rouge, à Assise, à Ghardaïa, dans la forêt de Brocéliande.

Poésie ne craint ni les légendes, ni les cailloux du chemin.

« Où sont les peuples de légendes, / les lacs, fleuves, forêts, steppes, déserts, / dont les noms chantent / le thrène de leur absence ? »

A 98 ans, il n’est pas déraisonnable d’être un vieux sage taoïste : « Ils sillonnent le monde entier, / les hommes / sourds aux battements du cœur / de la terre. / Dans la mortelle indifférence / ils se hâtent de faire naufrage. »

Espoir : « La moindre vertèbre / permet de refaire / un brontosaure. »

Le moindre vers un poète ?

Par-le-sextant-du-soleil

Frédéric Jacques Temple, Par le sextant du soleil, préface de Bruno Doucey, éditions Bruno Doucey, 2020, 104 pages

Frédéric Jacques Temple est mort il y a trois semaines alors que s’écrivait ce texte. Je ne le savais pas.

Editions Bruno Doucey

d

Se procurer Par le sextant du soleil

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