Le langage des roches, par Aurore Bagarry, photographe

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Roches, 2016-2020 © Aurore Bagarry courtesy Galerie Sit Down

Après son inventaire remarqué des glaciers alpins, la photographe Aurore Bagarry a décidé de porter son regard sur la représentation des roches se trouvant des deux côtés des rives de la Manche, en France, et en territoire britannique.

Interrogeant les notions de seuil et de paysage mouvant, l’artiste a arpenté pendant plusieurs années un territoire aussi unifié que divers, s’intéressant à la fois à l’espace commun et à ce qui le trouble.

Utilisant une chambre argentique grand format, Aurore Bagarry, par la précision de son travail et l’étendue de ses recherches sur les multiples singularités géologiques d’un lieu encore jamais vu avec une telle ampleur, produit une œuvre relevant à la fois du domaine scientifique et du concept romantique de sublime, de la rationalité la plus stricte, voire la plus radicale, et des possibilités d’échappée par l’imaginaire.

Sans tonitruance, mais avec la force d’une conviction inébranlable concernant les beautés et nécessités de l’art dans une époque particulièrement floue, égarée, perdue, la photographe installée pour quelques temps encore en Bretagne élabore une poétique des lieux parmi les plus fortes d’aujourd’hui.

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Roches, 2016-2020 © Aurore Bagarry courtesy Galerie Sit Down

Quelle a été votre méthode de travail pour la série Roches – ayant donné lieu à la publication d’une monographie par GwinZegal (2020) ? Comment avez-vous choisi les lieux représentés ? Avez-vous eu des guides ?

Ce fut une mise en place longue et complexe. Cette série a débuté en 2016 lorsque j’ai déménagé à Saint-Brieuc dans les Côtes d’Armor. Dans un premier temps, j’ai parcouru ce département en cherchant des formes aquatiques dans le paysage. Je me suis tournée vers les roches du littoral de la Manche car elles m’apparaissaient alors comme un creux, un relief mouvant de par sa relation à l’eau. Je souhaitais également pousser mon questionnement sur la notion de frontière naturelle. C’est pourquoi j’ai poursuivi ce travail du Finistère à Calais puis de Douvres aux Cornouailles anglaises grâce au Centre d’Art GwinZegal et à la DRAC Bretagne. J’ai travaillé avec plusieurs géologues, notamment Patrick de Wever du Museum National d’Histoire Naturelle qui a écrit un texte de présentation. Ils m’ont aidée à trouver les lieux qui mettent en résonance le littoral français avec celui de l’Angleterre. A l’origine, je pensais que la Manche avait érodé, tel un couteau qui couperait un gâteau, deux parts identiques géologiquement de chaque rivage. L’histoire de ces territoires est beaucoup plus complexe, on pourrait presque parler d’un « Brexit » géologique tant les roches y sont singulières et différentes d’un endroit à l’autre : de Fossil Forest de Wareham aux falaises de craies de Sangatte,  des ophiolites du cap Lizard aux schistes verts de Plestin-les-Grèves.

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Roches, 2016-2020 © Aurore Bagarry courtesy Galerie Sit Down

Pourquoi un tel intérêt pour la topographie et les cartes ?

Les cartes géologiques sont non seulement très belles, elles rendent sensibles l’invisible, elles sont une représentation abstraite d’éléments très concrets comme la terre et ses différentes épaisseurs et strates. Elles permettent aussi de « voir » ce qui se trouve sous la mer. Les frontières sont de l’ordre de l’arbitraire, il me semble intéressant d’en parcourir les contours, et d’interroger sinon leur légitimité, leur porosité. Patrick de Wever m’a appris à lire les cartes géologiques pour trouver des correspondances temporelles par l’association de différentes couleurs et ainsi retisser des liens imperceptibles au premier abords entre ces deux côtes de la Manche. Dans sa partie ouest, celle où la France et la Grande Bretagne sont les plus proches, les vestiges de l’ancien pont de craie qui les reliait est encore visible, puis, plus on va vers l’est, plus les formations sont issues d’histoires géologiques différentes. La série Roches a été aussi un « road-trip » en voiture et en ferry pour parcourir cet espace immense qu’est le littoral de la Manche. Je me suis rendue sur plus de 70 sites différents, bien que l’érosion des falaises et l’apparition de formes semblent être du côté du contingent, la carte était une nécessité.

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Roches, 2016-2020 © Aurore Bagarry courtesy Galerie Sit Down

Etes-vous naturellement passée des Glaciers (deux volumes publiés chez H’Artpon) aux roches des rives de la Manche, françaises et britanniques ?

Ces deux séries se croisent dans le temps, elles ont été pour moi un exercice sur le regard que l’on porte sur des éléments aussi symboliques que la montagne et la mer et sur l’évolution géologique du relief de ces paysages. Un relief est à la fois ce qui fait saillie et creux dans une surface et ce qui s’érode, se transforme ou se dissout, je trouvais intéressant de mettre en regard les glaciers qui fondent et l’eau de la mer qui monte et qui nous rendent sensibles l’inconstance du paysage.

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Roches, 2016-2020 © Aurore Bagarry courtesy Galerie Sit Down

Ne souhaiteriez-vous pas, en tant qu’artiste, être intégrée à un laboratoire scientifique ? Les géologues vous ont-ils appris à lire les roches ?

Les relations entre démarches artistique et scientifique sont passionnantes. Cependant, le regard que je porte sur ces paysages et roches est plus de l’ordre de la métaphore, même si je tente d’y glisser un cadre scientifique, il reste du côté de la sensation, des questions liées à la représentation de la matière et du mouvement. C’est pourquoi j’ai travaillé à la chambre argentique grand format, cela m’a permis d’élaborer une méthode de travail, des rituels et une relation au paysage particulière. Le mouvement des marées, la hauteur des falaises, l’inconstance de la météo, le vent, le sel font partie de cette expérience.

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Roches, 2016-2020 © Aurore Bagarry courtesy Galerie Sit Down

Dans quel état physico-psychique êtes-vous lorsque vous photographiez ? Y a-t-il quelque chose de l’ordre d’une ascèse dans votre démarche artistique ?

Sûrement, il y a beaucoup de préparation en amont, la chambre est un procédé lourd et contraignant confronté au désir de rester ouvert à l’inattendu, c’est un tiraillement intérieur permanent.

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Roches, 2016-2020 © Aurore Bagarry courtesy Galerie Sit Down

Par votre goût de l’inventaire, êtes-vous une collectionneuse ?

Pas vraiment, mais ce que j’aime dans l’inventaire c’est de pouvoir confronter, juxtaposer deux lieux éloignés, d’en garder une mémoire, comme un indice que l’on replace, comme une strate que l’on resitue dans une épaisseur. Finalement, le résultat, l’inventaire « complet » importe peu, c’est plutôt le cheminement, le parcours, ce qui a été traversé qui comptent.

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Roches, 2016-2020 © Aurore Bagarry courtesy Galerie Sit Down

La notion romantique du sublime vous importe-t-elle ?

Oui, et le glissement actuel dont elle fait l’objet : de ce sentiment sublime proche de l’incommensurable, du dépassement de soi face au paysage, on passe à l’angoisse de la disparition de la nature par l’humanité.

Photographiez-vous les roches comme des organismes vivants ? Sont-elles à vos yeux mouvantes ?

Je ne sais pas, mais j’aime cette idée développée par les surréalistes de jouer à retrouver des formes vivantes dans les roches. Elles sont en effet pour moi du côté de la sensation et du mouvement.

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Roches, 2016-2020 © Aurore Bagarry courtesy Galerie Sit Down

Organisez-vous une désorientation du regard ? Vos photographies sont en effet précisément situées, mais donnent l’impression de purs blocs de présence.

Je ne souhaitais pas trop contextualiser mes images par des cadrages larges ou en réalisant plusieurs images. J’ai cherché une forme de radicalité en gardant une image par lieu et en opérant une sélection resserrée réalisée avec l’éditeur Jérôme Sother et le philosophe Gilles A. Tiberghien. L’idée était de se détourner des représentations classiques du littoral avec la côte et la mer pour se tourner vers la terre et les roches. La carte réalisée par Marine Le Thellec au début du livre par son renversement participe de cette désorientation.

Etes-vous marquée par l’imaginaire liée à la Seconde Guerre mondiale et aux lignes de front ? En ce sens, dans l’union des rives, il y aurait chez vous quelque chose d’une pacification.

Cette frontière porte les stigmates de la guerre et c’est terrible de photographier ces paysages sublimes sur un sol où se sont déroulés des affrontements meurtriers. La mer et le sel effacent progressivement ces traces, il y a quelque chose de l’ordre du vestige et de la ruine lorsque notre regard se pose sur ces roches.

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Roches, 2016-2020 © Aurore Bagarry courtesy Galerie Sit Down

Revendiqueriez-vous un lien de parenté avec Eugène Atget ?

La démarche d’Eugène Atget fut aussi bien rapprochée d’une pratique documentaire exigeante, que du surréalisme et de l’avant-garde. La question de l’auteur est prégnante pour tout photographe documentaire, car il s’agit d’une réflexion sur une bonne distance entre soi et son sujet, une forme de visibilité et lisibilité des images complètement subjective. L’anthologie des textes écrits sur Atget regroupés par Luce Lebart (Les Silences d’Atget) est à ce sujet passionnante.

A quel moment de la journée photographiez-vous ? Comment traitez-vous les couleurs ?

Les horaires fluctuaient en fonction de la météo et des marées. Afin de faire ressortir la complexité des couleurs qui composent les roches, je travaille lorsque le ciel est nuageux et avec des plan-films négatifs couleurs qui offrent une belle amplitude colorée et un grain très fin et doux.

Vous situez-vous dans la filiation des missions de la DATAR, ou des observatoires photographiques du paysage ?

La DATAR et les Observatoires photographiques du paysage sont deux projets ambitieux qui ont construit notre vision contemporaine des paysages français. Les sujets abordés et la pluralité des regards ont été une grande source d’inspiration lorsque j’ai commencé mes études de photographie dans le milieu des années 2000. Un champ s’ouvrait, tout semblait possible. Je trouve la démarche de l’Observatoire photographique national du paysage très stimulante : capter les changements et les permanences du paysage. C’est un travail d’une ampleur incroyable.

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Roches, 2016-2020 © Aurore Bagarry courtesy Galerie Sit Down

Beaucoup de photographes contemporains sont fascinés par les astres. Est-ce pour vous une tentation également ?

Cela m’évoque la fameuse phrase d’Hubert Reeves : « Nous sommes tous des poussières d’étoiles ! » Il y a un écho entre l’étude des formations géologiques et la question de la formation de l’univers. De plus, le ciel est un défi de la représentation, notamment en photographie à l’heure de la pollution lumineuse. Pendant le confinement, j’ai réalisé quelques images de constellations aquatiques depuis mon jardin.

Sur quels nouveaux projets travaillez-vous actuellement ?

Je travaille sur une commande du Grand Paris #4 portée par les Ateliers Médicis et le CNAP, plus précisément sur le bassin parisien et les océans disparus. On m’a également contacté pour des projets vidéos musicaux, l’un avec Amour Courtois et l’autre avec Noël Herpe.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Aurore Bagarry, Roches, textes de Gilles A. Tiberghien et Patrick de Wever, rédaction des légendes Patrick De Wever et Marc Fournier, conception graphique Marine Le Thellec, Editions GwinZegal, 2020, français/anglais

Aurore Bagarry – site officiel

GwinZegal

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Roches, 2016-2020 © Aurore Bagarry courtesy Galerie Sit Down

Aurore Bagarry est représentée par la galerie Sit Down (Paris)

Galerie Sit Down

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