Ne jamais briser l’harmonie, Hokusai, par Kenneth White, essayiste, poète, nomade

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« Hokusai arrive sur la scène du monde flottant au moment où les « images rouges », les « images de brocart » jonchent les rues d’Edo comme des feuilles d’automne. » (Kenneth White)

En ces temps désastreux, la création d’une nouvelle collection par une maison d’édition de qualité est une bonne nouvelle, d’autant plus enthousiasmante qu’il s’agit de rééditer des textes majeurs de l’histoire de l’art – Manet et Lascaux ou la naissance de l’art, de Georges Bataille… – dans un format poche à prix très abordable.

Bénéficiant du soutien de la DRAC et de la Région Grand Est, mais aussi de la puissance de la Fondation Michalski, les éditions L’Atelier Contemporain (Strasbourg) ont appelé joliment cette collection, Studiolo, comme un cabinet de curiosité, comme un vent de Renaissance, comme un atelier de travail pour tous.

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Je cherchais depuis longtemps à me procurer Hokusai ou l’horizon sensible, du géopoète Kenneth White, paru au Terrain Vague en 1990, livre difficilement trouvable, republié aujourd’hui avec beaucoup de pertinence aux côtés de Avec Magritte, de Louis Scutenaire, Déploration de Joseph Beuys et Dürer, Le Burin du graveur d’Alain Borer, et Géricault, Généalogie de la peinture, de Jérôme Thélot (un inédit).

Qui d’autre que Kenneth White pour décrire aussi bien le souffle d’une vie et d’une époque (le Japon période Edo) en tous points remarquables ?

Qui d’autre pour analyser à fond la production des images du monde flottant (école Ukiyo-e) dans une société ayant pu passer de la domination des armes à la grâce des arts ?

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Artiste hors norme, l’autoproclamé vieux fou de dessin, Hokusai (1760-1849), est un œil rapide, toujours en mouvement, un de ces nomades de la pensée qu’affectionne le pérégrin écossais vivant à Trébeurden dans les Côtes d’Armor, dans les forces vives et les roches d’un monde premier, quasi intact.

Devant sa reconnaissance occidentale à Edmond de Goncourt publiant en 1891 la première monographie de peintre, le continent Hokusai est abordé par Kenneth White comme un champ magnétique, « un horizon mental », inscrit dans son pays et son temps propre, mais les transcendant très largement dans une dimension d’universalité immédiate.

Nous sommes sur les rives de la Sumida, à Tokyo, ville alors la plus peuplée du monde, avec les marchands, les geishas, le peuple de la rue, la vie telle qu’elle est, bouillonnante, foisonnante, indocile, et, malgré l’atmosphère de morale confucianiste dirigeant les esprits, volontiers érotique, voire de dimension pornographique et scatologique.

« Voilà ‘le monde flottant’ de la ‘capitale de l’Est’. C’est une sorte d’existentialisme doublé de ce que j’ai appelé une esthétique sociale : un monde clos, avec un trop-plein d’énergie, situé en dehors de l’histoire, se développant tout en fibres et en vibrations internes… »  

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L’heureuse vie vulgaire est représentée en couleur par des maîtres de gravure (Hishikawa Moronobu, Utamaro, Kiyonaga…) les livres de dessins coloriés à la main se diffusant très largement.

Ayant dessiné depuis l’âge de six ans, jusque ses quatre-vingt-dix ans – « Ce n’est, écrit le maître, apprenti de la nature, qu’à soixante-treize-ans que j’ai commencé à comprendre un peu la croissance des plantes et des arbres, la structure des oiseaux, des animaux, des insectes et des poissons. » – Hokusai le solitaire aime la vie dans toutes ses formes, les acteurs de kabuki, le quartier des plaisirs de Yoshiwara, le spectacle du quotidien, n’ayant de cesse de se déplacer et de ne surtout pas enfermer son art, son geste, ses visions, dans une seule direction.

Un témoin : « Il peignait aussi bien de la main gauche que de la main droite. Il pouvait tout peindre dans un ordre à l’opposé du normal. Pour ce qui est de peindre avec le bout des doigts, il n’avait pas son égal. Il est impossible d’imaginer ce dont il était capable sans l’avoir vu à l’œuvre. »

Déployant en de multiples livres son regard panoramique, et volontiers caustique, Hokusai aime l’écrit, les histoires les plus folles, c’est un enfant constamment au travail à qui tout réussit.

 L’unité dans la diversité, telle pourrait être sa devise.

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« Tous les objets, écrit-il dans la préface de Initiation au dessin abrégé, ont leurs propres dimensions que nous devons respecter. Mais il ne faut pas oublier ainsi que les choses appartiennent à un univers dont nous ne devons jamais briser l’harmonie. »

Il y a de l’hénaurmité chez Hokusai, un rire majeur, une exubérance épousant l’ensemble du créé.

« On se souviendra que Schiller [L’éducation esthétique de l’humanité] distingue dans l’homme trois pulsions, rappelle White : la pulsion sensuelle, la pulsion formelle, et la pulsion ludique. L’œuvre-vie de Hokusai illustre bien les trois. »

Pédagogue-né, croyant comme Léonard de Vinci à la structure mathématique latente du monde, Hokusai est aussi l’auteur d’ouvrages didactiques, manuels pour apprendre à dessiner appelés la Manga, ensemble de treize à quinze volumes contenant des milliers de planches.

La préface du troisième volume est écrite par le poète Shokusanjin : « Il est facile de peindre des dieux et des démons que personne n’a vus, mais peindre des gens ordinaires, peindre ce qui est proche, voilà qui est difficile. Ce qui jaillit au bout du pinceau animé du Maître, ce sont des choses de la vie quotidienne, avec leurs formes et leurs mouvements. Là, on ne peut pas tricher. »

Hokusai est inépuisable, refusant de se laisser circonscire par tel ou tel genre, toujours ailleurs quand on l’attend quelque part, aimant s’entourer des meilleurs, ou préférant – de plus en plus – être seul.

La Comédie humaine ? Oui, pour l’art, mais loin des compromissions, et des promiscuités.  

Hokusai – comme Kenneth White – aime les petits poèmes drolatiques, les scènes satiriques, il s’amuse, mais sait aussi se laisser éblouir par la beauté d’un paysage (l’acmé des Trente-six vues du mont Fuji ?), « des scènes d’où se dégagent, par la ligne et par la couleur, une poésie puissante du monde ouvert », et d’où naît « une sensation d’expansion ».

Champ d’énergie, Hokusai inspira notamment par sa Grande Vague au large de Kanagawa les plus grands artistes occidentaux, Debussy (La Mer), Whitman, Melville.

Erudit, partageur, savoureux, Hokusai ou l’horizon sensible est un hommage à un artiste-montagne aux cent faces inépuisables.

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Kenneth White, Hokusai ou l’horizon sensible, collection Studiolo, L’Atelier Contemporain, 224 pages

Editions L’Alelier Contemporain

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Se procurer Hokusai ou l’horizon sensible

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