L’électricité mentale de la poésie, par Claude Minière et André Velter, poètes

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« l’événement à venir / l’air et le monde non cherchés. La vie. » (Claude Minière)

J’aime beaucoup l’exergue de Refaire le monde, dernier recueil de poésies de Claude Minière, auteur notamment de Encore cent ans pour Melville (Gallimard, « L’Infini », 2018) et Un coup de dés (Tinbad, 2019), présentés dans L’Intervalle : « La chose paraîtra probablement comique. L’expérience poétique m’a amené à observer que les pensées les plus profondes sont celles qui enfoncent une porte ouverte ».

Ainsi l’idée adolescente de Refaire le monde.

Qui commence ainsi : « Au creux du creux de la campagne / dans le noir du noir / quelle lumière ! / je comprends que les citadins aient peur / d’être-là / ils quitteraient la scène des bavardages »

Allons-donc très vite à l’essentiel, du côté des « gentils passereaux ».

Jetons les dés, truquons-les même s’il le faut, nous ne voulons pas de négation.

Il faudrait écrire un Nouvel Evangile, et s’y tenir fermement, comme à une ultime Annonciation.

« Il y eut alors à Paris ou Jérusalem / la fête de la Dédicace / alors les auditeurs apportèrent de nouveau des pierres »

Il faudrait fêter autre chose que des paroles mortes, inventer un chant à l’instant où tout s’écroule.

Ecrire par exemple : « je résurrecte en direct », et boire la coupe de ces mots : « Ma vaillance va contre la laideur /                                       La lie /                                  La demi-beauté du vin de l’assassin »

Ou, toujours en italique paradisiaque : « Ne comptez pas sur moi / je suis en vacance de l’humanité »

Ils cassent le monde à coups de marteaux, déciment, coupent, brûlent.

Saccagent les anges.

Se heurtent à l’amour : « Ô, mon cœur / il ne sert à rien de dire ô mon cœur / sauf que du coup je respire autrement / sauf que du coup je suis sauf / comme un autre / au fond héroïque / avant de se lancer / dans l’inévitable »

A l’instant où tout s’écroule, tout se renverse, puisque là où croît le danger, croît aussi, pensait Hölderlin, ce qui sauve.

Il faut avec l’écrivain jésuite du Siècle d’or espagnol Baltasar Gracian et André Velter, poète aux semelles ailées (cherchez-le en samnyâsin du côté du Ladakh), opérer la révolution du regard : « Les choses du monde se doivent regarder à l’envers pour les voir à l’endroit. »

N’est-ce pas une belle définition de notre crise existentielle ?

André Velter cite aussi, à l’orée de A contre-peur André Breton (Arcane 17) : « La pensée poétique est l’ennemi de la patine et elle est perpétuellement en garde contre tout ce qui peut brûler de l’appréhender : c’est en cela qu’elle se distingue, par essence, de la pensée ordinaire. Pour rester ce qu’elle doit être, conductrice d’électricité mentale, il faut avant tout qu’elle se charge en milieu isolé. »

Le milieu isolé, nous connaissons, vive la poésie équinoxiale, ou de printemps.

Une lumière vint, vient, s’installe : grande voie et petit véhicule, ou grand véhicule et petite voix.

A la façon de Pierre Reverdy : « Par une grâce obscure / par le tocsin d’un cœur précipité, / j’ai traversé de hautes fréquences : // c’est fou comme l’on peut revenir de loin / sans avoir bougé d’une seule voyelle / l’alphabet de son être ! »

Poétiser comme on peaufine ses katas, et lance dans l’univers des « eh, eh, eh ».

« Olé, olé, olé », continue-t-on à entendre, au cœur de la nuit, dans une cueva de Grenade.

« Immobile, je me déplace au loin / sur le tapis volant des Upanishads : // la loi de l’oxymore originel / a tout mis en mouvement. »

C’est le duende de la poésie.

On peut le dire autrement, avec Henri Michaux le taoïste : « On a cessé de se heurter aux choses. / On devient capitaine d’un FLEUVE… »

Déserter notre agonie, respirer, prendre le large, en soi.

Trouver le rythme de réconciliation, avec soi, avec l’autre.

Le pouls ne ment pas, écoutez-le.

« Dis-moi, fol en tout, / que veux-tu réaliser / une fois pour toutes ? »

Bonne question, non ?

« je me promets de danser / en actes et en pensées / à Venise, Trieste et Sils Maria »

Et vous ? et moi ?

« je me promets de rallier d’un trait / le Spiti au Ladakh / en passant par le Tso Moriri »

Et moi ? et vous ?

« On n’était pas sûr de ce qui allait disparaître. / Il y avait là une promesse, / un battement d’ailes en guise de requiem / et toute notre clairière à l’égal du ciel. »

Poésie est hymne, ou élégie, célébration du mot, de la chose, de l’être, de la parole, ou phrase d’exil.

Entre l’hymne et l’élégie, il y a le souffle, plus ou moins ajusté.

Et l’amour : « Soudain c’est ainsi / Je te reconnais au premier regard / Horizon à même la peau // Au rythme premier aussi je te connais / Et au souffle premier / Je te sais énergie sans repos // Que tu sois prodige / Métamorphose ou chaos / En tête-à-tête je te connais »

André Velter traverse le crépuscule au long cours au son d’une guitare flamenca.

A propos d’une photographie d’Olivier Deck (présenté récemment dans L’Intervalle) : « La sève n’est pas seule à engendrer. »

Le Mont Analogue n’est pas à l’autre bout de la terre, pas seulement, il est là, dans le proche, dans le verbe, dans le souffle.

Orphée est un visage aux adorables éphélides, ou un tapis de pierres déroulé, déboulant de quelque sommet lointain sur la terre qui se meurt, et qui renaîtra, qui renaît déjà.

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Claude Minière, Refaire le monde, Gallimard, 2021, 64 pages

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André Velter, Séduire l’univers, avec sept tracés sonores de Jean Schwarz, précédé de A contre-peur, avec quatre ciels de Marie-Dominique Kessler, Gallimard, 2021, 220 pages

Site Gallimard

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  1. Claude Minière dit :

    Merci, bien attentif lecteur.

    J'aime

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