Flaubert en ses lieux, par Stéphanie Dord-Crouslé, chercheuse

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« […] j’ai au fond de l’âme le brouillard du Nord que j’ai respiré à ma naissance. Je porte en moi la mélancolie des races barbares, avec ses instincts de migrations et ses dégoûts innés de la vie qui leur faisait quitter leur pays comme pour se quitter eux-mêmes. » (Flaubert, lettre à Louise Colet, 13 août 1846)

Paraissant dans le cadre des commémorations du bicentenaire de la naissance de l’auteur de L’Educations sentimentale, Flaubert, itinéraire d’un écrivain normand, conçu par Stéphanie Dord-Crouslé – qui participe par ailleurs à la nouvelle édition des Œuvres complètes de Flaubert dans la Bibliothèque de la Pléiade -, est un ouvrage de nature informative particulièrement plaisant à lire, comportant plus d’une centaine d’illustrations.

Il s’agit d’un hors-série de la collection Découvertes Gallimard, mais pensé ici dans un format plus grand que de coutume, propice à la contemplation des documents.

S’il a voyagé en Orient, en Grèce et en Italie – avec Maxime du Camp, d’octobre 1849 à février 1851 -, et a souvent séjourné à Paris, Gustave Flaubert a surtout écrit, en reclus volontaire, tout entier dévoué à son art, dans la maison familiale de Croisset, non loin de Rouen où il est né en 1821, nourrissant son œuvre de sa connaissance intime des villes normandes : Trouville (où il rencontra lorsqu’il avait quatorze ans la délicieuse Elisa Schlesinger, âgée de vingt-cinq ans), Pont-l’Evêque (relire Un cœur simple), Honfleur (où une attaque nerveuse le terrassa), Ry (qui inspira le village de Yonville-l’Abbaye de Madame Bovary), les falaises d’Eletot (que l’on retrouve dans Bouvard et Pécuchet)…

Il faut imaginer l’enfant Flaubert entre la cathédrale Notre-Dame, la foire Saint-Romain et ses baraques de marionnettes, le Collège royal (actuel lycée Corneille), dont il sera exclu pour indiscipline, et l’Hôtel-Dieu où son père est chirurgien-chef (il mourra d’une septicémie).

Lorsque Croisset – demeure acquise par son père en 1844 – est occupé par les Prussiens en 1870, l’écrivain enterre dans le jardin les manuscrits de La Tentation de saint Antoine.

Mais, le 6 avril 1872, Mme Flaubert meurt.

« Dans son testament, écrit Stéphanie Dord-Crouslé, elle laisse la maison de Croisset à sa petite-fille Caroline, à condition que Gustave conserve la jouissance de ses appartements sa vie durant. C’est une sécurité toute relative ; une nouvelle ère s’ouvre pour Flaubert : il est dorénavant dépendant de sa nièce et surtout des affaires fluctuantes de son neveu… »

Photographiés, les lieux flaubertiens en dessinent le fantôme, à la fenêtre du deuxième étage du bâtiment de droite de l’Hôtel-Dieu, où ses rencontres avec son ami et mentor Alfred Le Poittevin furent mémorables, sur le chemin de halage bordant Croisset et ses tilleuls Louis XIV.

Flaubert déteste Rouen – qui donne en 2008 son nom à un nouveau pont levant -, mais ne peut s’empêcher de penser à sa ville natale, et de l’écrire : « la danse de Salomé dans Hérodias [reprenant les éléments du bas-relief de la cathédrale] comme le vitrail de La Légende de saint Julien l’Hospitalier trouvent leur origine dans la cathédrale Notre-Dame qu’Emma Bovary visite après s’être rendue au théâtre des Arts. »

Il reste notamment de Flaubert, qui ne jetait pas sa documentation, des dizaines de milliers de pages, mais aussi des objets, un perroquet empaillé emprunté au Muséum d’histoire naturelle, un encrier en bronze en forme de crapaud, un Bouddha doré ayant orné son cabinet de travail.

Ses brouillons sont sublimes : ce sont des batailles furieuses, de grands traits obliques, des biffures, des croix, des rayures, un chaosmos.

« Une fois le long processus rédactionnel achevé, précise la chercheuse, Flaubert avait l’habitude de faire copier son manuscrit par un copiste professionnel : c’est ce dernier manuscrit, mieux calligraphié, qu’il remettait ensuite à l’imprimeur après l’avoir relu et corrigé. »

Mais, attention, Flaubert, à l’appétit légendaire, c’est aussi en 1863 la création par Boissier, confiseur de la haute bourgeoisie impériale, du salammbô, « un chou de forme oblongue, garni de crème pâtissière, puis glacé au sucre. »

Flaubert, cet absolu littéraire, est désormais un produit d’appel pour la région normande.

Amis, tous aux gueuloirs !

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Stéphanie Dord-Crouslé, Flaubert, itinéraire d’un écrivain normand, Découvertes Gallimard Hors-Série, 2021, 64 pages – 110 illustrations

Gustave Flaubert – site Gallimard

L’exposition Madame rêve en Bovary sera présentée à Rouen du 9 avril au 14 novembre 2021, à la Maison Marrou et à l’Opéra de Rouen

L’exposition Salammbô sera présentée au musée des Beaux-arts de Rouen, d’avril à septembre 2021, puis au Mucem à Marseille d’octobre 2021 à février 2022

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Se procurer Flaubert, itinéraire d’un écrivain normand

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