Du risque de la critique d’art, par Marcel Cohen, écrivain

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Kazuo Shigara

« Je n’écris pas parce que j’ai quelque chose à dire (si c’était le cas j’écrirais un article ou une tribune libre) mais pour savoir où mes livres me mènent. » (Marcel Cohen)

Comment écrire sur une œuvre d’art ? Comment la dire sans la perdre ? Comment préserver en elle sa capacité de bouleversement ? Comment ne pas cataloguer, classifier, classer, évacuer ?

Depuis plus de quarante ans, Marcel Cohen se pose ces questions, dont le recueil de textes sur l’art (1976-2018), Rencontres et partis pris, paraît à L’Atelier Contemporain.

En 2020 – propos donnés en introduction -, Nathalie Jungerman l’interroge : « Pour regarder une toile, lui déclare-t-il, il faut non seulement se taire, mais faire taire aussi, et dans un premier temps du moins, toute réaction critique. L’idéal vers lequel tend un peintre, me semble-t-il, est de l’ordre du saisissement et c’est aussi vers cet état qu’il désire nous entraîner. Toute parole que l’on pourrait qualifier de « raisonnable » est donc un peu en dehors de la réalité. »

Très proche d’Antonio Saura, artiste ayant découvert la grande peinture imprimée en quadrichromie dans les pages de Signal, le journal de la Wehrmacht, alors qu’une tuberculose osseuse lui imposait de rester au lit, Marcel Cohen aura peut-être davantage écrit sur lui que sur sa peinture, déjà longuement commentée par ailleurs.

« Antonio Saura est, à ma connaissance, le seul artiste qui ait arrêté de peindre sur toile pendant 10 ans parce qu’il avait le sentiment de refaire toujours le même tableau. C’est-à-dire qu’il peignait désormais sans grand risque. J’ajoute que ses tableaux se vendaient très bien. Ce qui a changé quand il s’est remis à peindre n’est finalement qu’un détail : la taille de ses pinceaux. »

L’ambition du critique est modeste, quoiqu’essentielle : « Je suppose qu’on attend qu’il accompagne plutôt l’artiste par une présence amicale, ou qu’il propose des idées permettant de regarder autrement. »

Ecrire sur l’art est un risque, comme – la référence est de Marcel Cohen se souvenant de la préface de L’Âge d’homme (1939) -, de pratiquer la tauromachie.

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Colette Brunschwig

En 1976, alors déjà quarantenaire, l’écrivain présente le performeur Chris Burden, vivant alors dans les stucs de Venice, à Los Angeles : « Dans cette Amérique de l’Amérique, Burden pousse sans doute le cri le plus solitaire, le plus nu : celui de l’homme qui, menacé de dissolution, cherche désespérément à empoigner sa propre existence. »

Les textes se succèdent : sur l’utilisation de la photographie, questionné, dénoncée, bousculée, maltraitée, par des peintres et plasticiens parfois furieusement iconoclastes (Gina Page, Anne Nordmann, Jean Le Gac, Michel Journiac, Christian Boltanski, Jan Dibbets, Alexandre Delay, Arnulf Rainer, Brion Gysin, Rafaël Mahdavi) ; sur l’artiste du groupe Gutaï Kazuo Shigara présenté à la galerie Stadler (Paris) que l’épouse de l’écrivain a dirigé pendant trente ans ; sur le peintre Gérard Thupinier ; sur le sculpteur et land artiste Richard Long, à propos de l’œuvre Une ligne en marchant en Laponie (1983) abordée à partir de nombreuses citations (André du Bouchet, Bashô, Novalis, Nathalie Sarraute, Paul Auster, Tchouang-Tseu, Alejandra Pizarnik, Valéry Larbaud) : « Richard Long confond l’événement et le non-événement absolu. » ; sur Bram van Velde : « D’où vient, chez Bram van Velde, cette certitude lancinante que ce qu’il est convenu d’appeler « la peinture » puisse être tout à la fois le lieu de son salut personnel et aussi la plus parfaite perversion de ce qu’elle se propose de révéler ? » ; sur la modernité, le beau, la spiritualité et la guerre (les stèles d’Emmanuel Saulnier à Vassieux-en-Vercors) ; sur la peintre de Maya Andersson ; sur l’œuvre Joaquin’s Love Affair, de Gérard Titus-Carmel ; sur Pierre Buraglio ; sur la plasticienne nantaise fantasque au dos entièrement tatoué, Françoise Quardon ; sur l’élégance mathématique (Hamish Fulton notamment) ; sur la peintre Colette Brunschwig, si proche de Barnet Newman, et de l’helléniste Jean Bollack ; sur la peintre Liliane Klapisch.

Chez l’auteur de Sur la scène intérieure (2013) écrivant sur l’art, la citation est un mode de pensée à la fois direct et agissant par circonvolutions. Sont ainsi convoqués (liste non exhaustive) pour approcher le geste de Bram van Velde Georges Duthuit, Charles Juliet, Samuel Beckett, Edmond Jabès.

Des réflexions sur Antonio Saura, qui sont celles d’un homme habité par la littérature, la notion de vide et l’absence, ponctuent Rencontres et partis pris, dont celle-ci, tirée d’un catalogue de 1998 : « Si rien n’est plus raisonnable que d’en arriver à la certitude que, dans la rue, chacun porte un masque, et que seuls la peinture et les livres l’arrachent parfois, comment tout lecteur un peu exigeant ne serait-il pas guetté par la boulimie ? Car, bien sûr, la fréquentation des livres apporte moins de réponses qu’elle n’aiguise l’appétit. Et il y a plus étrange : meilleurs sont les livres, plus affûtée et explicite la prose, plus pertinent et rigoureux le questionnement, et plus le mystère qu’ils tentaient de sonder paraît immense. »

Nous voilà prévenus.

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Marcel Cohen, Rencontres et partis pris, L’Atelier Contemporain, 2021, 352 pages

Editions L’Atelier Contemporain

Marcel Cohen, c’est aussi Choses lues et Une mémoire veuve aux Editions La Pionnière.

Parce que si « le diable est dans les détails », Dieu ne l’est pas moins.

Mais que lit-on dans Choses lues, livre composé de vingt-six textes courts ? Des considérations sur les ongles noirs du docteur Petiot, la sensibilité nazie envers les animaux (moins envers les humains), Lee Miller à Dachau, Robert Antelme prenant un café (sans sucre), Edmond Jabès en 1977, le cerveau de Talleyrand et la guillotine, le chic du Ritz, le naufrage de Charcot, des pages du Journal de Hélène Berr à propos des atrocités nazies, d’autres du journal de Jünger (à Athènes), le lacet dénoué de la chaussure gauche de Usain Boll quand il remporta le 100 mètres aux JO de Pékin le 18 août 2008, le second bouton de la chemise masculine, un match de football à Auschwitz raconté par Primo Levi, le suicide de Stefan Zweig au Brésil le 22 février 1942, Franz Kafka imaginant le destin amoureux d’une poupée, les duels (Stendhal, Pouchkine), les chiens errants d’Istanbul vus par Ohram Pamuk, le Capitaine Cook et les rats, la bibliothèque Holland House de Londres bombardée accueillant ses derniers lecteurs, les trains bondés de Bombay, Sviatoslav Richter et le (non) choix des pianos, les chaussettes anti-odeur dans lesquelles on glisse du nano-argent.

« L’écrivain Roger Grenier, dont les parents étaient opticiens à Pau pendant la guerre, remarque pour sa part que de nombreux soldats de la Wehrmacht achetaient des lunettes de soleil pendant l’Occupation. Ils tentaient d’accréditer, auprès de leurs supérieurs, l’idée qu’ils ne supporteraient pas les reflets du soleil sur la neige s’ils étaient envoyés sur le front russe. »

On trouvera à travers ces pages une haute idée de la civilisation, et du démonde.

Une mémoire neuve est un livre qu’ouvre des dessins de lèvres féminines (par Frédérique Lucien). Ce sont des feuilles, des horizons, des gouffres, des tentations flottant sur les pages, avant de laisser place au souvenir de saccages des ruptures amoureuses de l’auteur (texte repris dans le récit – voir L’Intervalle -, Détails, II, chez Gallimard, 2021).

« L’homme se dit que, malgré ses défauts, il n’étaient pas tout à fait juste de lui attribuer tous les torts. Tout de même, il ne devrait pas être trop difficile de trouver quelques traits à son avantage. Sans être tout à fait en mesure de l’expliquer il sentait qu’une attente excessive et sans nuance de la part de ses amies avait presque toujours miné les meilleurs moments. On avait espéré de lui ce dont il n’était pas capable, au mépris de ce qu’il aurait pu donner. On lui reprochait en somme de ne pas être un autre. Ce qu’il avait pris pour des instants privilégiés pouvait donc être perçu comme des moments d’aveuglement par une femme. Comment ses propres faiblesses laisseraient-elles à celle-ci un souvenir heureux ? »

Mais, cet homme, c’est moi.

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Marcel Cohen, Choses lues, Editions La Pionnière, 2016, 36 pages

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Marcel Cohen, Une mémoire veuve, dessins de Frédérique Lucien, Editions La Pionnière, 2019, 30 pages

Frédérique Lucien – site

Editions La Pionnière

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Se procurer Rencontres et partis pris

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