Une passion amoureuse, par Antoine et Consuelo de Saint-Exupéry, écrivains

f3fff25b2d91327a2d1a1f67ab

Antoine de Saint-Exupéry à Consuelo : « Consuelo, merci du fond du cœur d’être ma femme. Si je suis blessé j’aurai qui me soignera. Si je suis tué j’aurai qui attendre dans l’éternité. Si je reviens j’aurai vers qui revenir. Consuelo toutes nos disputes, tous nos litiges sont morts. Je ne suis plus qu’un grand cantique de reconnaissance. »

L’amour est exaltant, tumultueux, difficile, tortueux, mais l’amour existe.

Antoine de Saint-Exupéry et Consuelo Suncin Sandoval, veuve d’un célèbre critique littéraire, femme moderne, indépendante, artiste, rose-fleur, «  à demi apprivoisée », se rencontrent à Buenos Aires en septembre 1930, alors que l’auteur de Courrier Sud (1929) est chef d’exploitation de l’Aeroposta Argentina.

Un coup de foudre, suivi rapidement d’un mariage en France, une passion sublime, au cœur – la correspondance des deux aimés, publiées par Gallimard, nous le révèle pour la première fois – de l’écriture et des thématiques du Petit Prince (1943), conte pour enfants crypté, valant œuvre biographique et testamentaire.

Des éloignements, dus aux différentes missions aéronautiques acceptées par l’écrivain, des reproches, des brouilles, des séparations, l’engagement, quasi suicidaire, durant la Seconde Guerre mondiale, les inquiétudes de l’épouse.

Des problèmes d’argent, de santé, des infidélités, et la mission d’un écrivain majeur, « un paraclet pour l’humanité » (Olivier d’Agay).

Il est à Alger, Casablanca, dans le Sahara, elle est à New York, Paris, Nice, Washington.

« A mesure que le temps se rétrécit pour le couple, écrit en avant-propos Martine Martinez Fructuoso, les lettres d’Antoine deviennent de plus en plus sombres dans la description d’un monde qu’il ne comprend plus et ce sont des cris de désespoir qu’il adresse à Consuelo. Il ne lui épargne rien, ni la situation du monde, ni la guerre, ni son état dépressif. Dans cette urgence du temps qui passe, Antoine devient aussi de plus en plus précis à propos de la genèse du Petit Prince. »

La plupart des lettres sont belles à pleurer, jusqu’à la torture de ce qui s’y invente, il faut toutes les lire avec attention, et accepter de se laisser chavirer.

Ce n’est pas une romance, c’est un grand amour, douloureux et sublime.  

Qui aime, à aimer, veut aimer, trouvera en cette correspondance de feu des résonnances infinies dans sa propre vie, plus ou moins abîmée.

Le 1er janvier 1931, de Buenos Aires, à Tonnio : « Pendant de longs jours, tu vas vivre loin de moi. Qui va te réveiller chaque matin ? Qui va t’embrasser ? Le vent, la lune, la nuit ne te donneront pas des caresses aussi douces et chaudes que celles que te donne ta petite femme. Je les garderai tous ces jours pour te les donner en une seule nuit. Reviens-moi vite. Je t’adore. »

Il écrit Vol de nuit (1931), Terre des hommes (1939), Pilote de guerre (1942).

Antoine à Consuelo, de Buenos Aires, le 22 janvier 1931 : « Je pensais en regardant par la fenêtre que j’aimerais bien acheter un lac d’été. Je le donnerais pour elle seule à une petite fille que je connais. Pour qu’elle s’y baigne. Alors mon petit lac deviendrait riche et merveilleux comme ces grandes coupes claires avec un seul poisson d’or. »

Sahara, été 1931 : « Plume d’or chérie, Il souffle un grand vent qui soulève le sable. Tout le désert passe et n’a point de forme. Tu dors à deux mille kilomètres de moi dans une ville bien en paix mais moi, j’écoute à travers les planches de notre baraque les riches plaintes que chaque vent de sable remue. Nous sommes tous fatigués et serrés autour de la table. Les uns lisent, je t’écris, mais tous, nous sommes mal à l’aise et les chiens aussi et les Maures sous les tentes et nous geignons et nous nous plaignons et nous nous tournerons longtemps pour dormir. Voilà le vent de sable, plume d’or. Tous ces bruits de voyage qu’il fait nous tiennent éveillés. Toute cette poussée d’un monde en marche contre la petite chambre où nous lisons. Je suis allé jusqu’à la porte, plume d’or, et j’ai vu à travers les longues fumées rapides et jaunes de la lune, un repère plume d’or, dans un notre fuite, une bouée, quelque chose d’immobile au-dessus de ces terres en marche, qui ce soir sont en marche. Plume d’or, tout ça inquiète les bêtes et les hommes. »

Le Petit Prince ne tient-il pas ici la plume ?

Paris, vers 1937 : « Consuelo, j’aimais être ton mari. Je pensais cela si reposant d’être noués tous deux comme deux arbres de tes forêts. D’être remués par les mêmes grands vents. De recevoir ensemble le soleil et la lune et les oiseaux du soir. Pour toute la vie. Consuelo, quand tu t’écartes ainsi une heure je pense que je vais mourir. »

L’amour est aventure, mais aussi littérature, les mots le font, le créent, l’amplifient, le défont quelquefois, souvent.

On se cherche, on se fuit, on s’idéalise, on s’étreint enfin.

La nuit est lourde, si pesante, inquiète, et lumineuse.

Elle s’exprime en cent soixante lettres – illustrées de cinquante documents en couleurs dans la belle édition établie, annotée et présentée par Alban Cerisier.

Antoine monte dans son avion, triste, amer, seul. C’est un colosse tenant contre lui une fleur libre.

On s’espionne, on se jalouse, on se désespère.

Angoisse, méchanceté, abattement.

A Consuelo, New York, hiver 1943, cette lettre évangélique : « Consuelo vous devez m’aider et me secourir de votre tendresse parce que la vie est prodigieusement lourde et difficile et que la droiture d’esprit et de cœur coûte plus cher que tout au monde – et qu’il faut un jardin pour s’y guérir l’esprit et le cœur. Vous devez être mon jardin, Consuelo. Consuelo ma femme, je ne changerai jamais, jamais. Mais donnez-moi à boire un peu de paix. Celle que j’ai choisie pour femme doit me sauver lorsque j’ai trop de peine. »

29 mars 1943 : « Je pense que vous serez plus heureuse sans moi et moi je pense que je trouverai enfin la paix dans la mort. Je ne désire ni ne souhaite rien que la paix. Je ne vous fais aucun reproche. A côté de ce qui m’attend [l’aviateur part en Afrique du Nord, pour la guerre], rien n’a d’importance. Vous m’avez fait perdre mon pauvre peu de confiance en moi, petite fille. »

Mais le sacrement les unit, comme l’absence.

Consuelo à Antoine : « Mon chéri ; je voudrais être un petit ruisseau dans vos sables pour vous baigner. Il n’y a que vous qui comptez pour moi. J’aime vous savoir entier, fier, fleuri… Mon petit mari, mon horloge de sable, vous êtes ma vie. Je respire, je marche vers vous, avec un petit panier plein de ce que tu aimes et aussi une lune magique pour qu’elle te serve de miroir et que tu saches que tu es un homme bien… Mon Tonnio, revenez-moi et il y aura une petite princesse qui vous attend dans mon cœur. »

Et puis, il y a, de Consuelo, cette formule magique pour tous les amoureux : « Ne me perds pas ! Ne te perds pas. A bientôt ! »

On n’a pas retrouvé le corps d’Antoine de Saint-Exupéry, disparu en vol le 31 juillet 1944, au large des côtes marseillaises, mais il y a ces lettres, et la résurrection par l’amour.

009163465

Consuelo de Saint-Exupéry & Antoine de Saint-Exupéry, Correspondance, 1930-1944, édition établie, annotée et présentée par Alban Cerisier, avant-propos de Martine Martinez Fructuoso et Olivier d’Agay, Gallimard, 2021, 328 pages

Site Gallimard

logo_light_with_bg

Se procurer Correspondance 1930-1944

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s