Le Messie vaincra, par François Meyronnis, écrivain

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Slepian-peinture

« Finie, toute soumission au règne utilitaire. »

Il existe des royautés secrètes.

Le dernier venu porte toujours le visage du Christ, c’est un messager dont nous ignorons, par paresse, négligence, aveuglement, veulerie, les pouvoirs, et qui se méconnaît généralement lui-même.

Il y eut à Paris un saint mourant de faim, vacillant pour une dernière fois le 7 juillet 1998, devant le café des Deux Magots, alors que la France allait fêter quelques jours plus tard sa victoire en Coupe du monde de football.

Cet homme né à Prague en 1930, dont le père diplomate fut exécuté par Staline, est le peintre Russe Vladimir Slepian, arrivé en France en 1958, auteur de l’unique roman Fils de chien, publié dans la revue Minuit en 1974, et dont Gilles Deleuze et Félix Guattari feront dans Mille Plateaux l’un des modèles du Devenir-animal.

François Meyronnis connaissait Slepian, qu’il croisait dans son observatoire/ermitage du café Le Select, à Montparnasse, lui redonnant vie aujourd’hui sous le nom d’Even Frei dans un livre vertigineux, Le Messie (très belle couverture rouge Klein), à lire comme le pendant romanesque de l’essai eschatologique Tout est accompli, coécrit avec Yannick Haenel et Valentin Retz (Grasset, 2019).   

Adressé au présent de l’au-delà à Frédéric Badré – à qui je dois le nom de L’Intervalle (lire en Points, La grande santé, 2017) -, Le Messie est un livre qui défie l’époque en venant au secours de la parole.

Le monde ne cesse de se faire sauter, nous chutons sans discontinuer, et pourtant Dieu est là, dans chaque battement de cœur, dans le feu de chaque muscle, dans l’énergie dionysiaque dont témoignent les yeux des très vivants refusant de se laisser réduire.

Even Frei meurt, mais au moment du grand saut, l’âme du voyant Rabbi Nahman de Braslav, maître de la spiritualité hassidique qui vivait en Ukraine au début du XIXe siècle, décide de le sauver, et de l’envoyer à Jérusalem affronter le diable.

Mais Even Frei, qui fait quelquefois penser au critique et écrivain Bernard Lamarche-Vadel, est aussi protégé par des femmes, la comédienne Sandra Lerner, à la recherche d’un homme coïncidant avec sa parole, et la jeune chanteuse Ava Ethel Ravenstein, toutes deux incarnant la beauté et la force d’Israël.

« Un jour, dit Ava Ethel, j’ai compris le monde dans lequel je suis née. Toute mon enfance, dit-elle, sentiment qu’on me cachait quelque chose, ou plutôt que mon existence était déterminée par un oubli. Mais cet oubli lui-même, l’angoisse de vivre avait pris sa place. Et cette angoisse ne laissait rien de libre en moi. »

Marchant inlassablement dans Paris, l’artiste russe d’origine juive aime se rendre près du magnolia de la place de Furstemberg, et de la statue du Balzac de Rodin : ce sont des lieux de paix, de salut, de grâce, quand le démon Staline, agonisant le jour de la fête de Pourim, frappe encore dans son crâne.

Des millions de morts de faim, une terreur omniprésente, l’assassinat des meilleurs, de tous.  

En sa maigreur, Frei tente de retourner l’opulence du crime en feu de vérité, et morsure du réveil.

Le monde craque, les Golems prennent le pouvoir (fétiches cybernétiques), mais il y a la chance, la prière (Ava, Ava), la vie vivante, les chutes ascensionnelles qui sauvent.

Lecteur de Lautréamont, et probablement du Moine de Lewis traduit par Artaud, François Meyronnis possède un verbe aussi limpide qu’étrange : des phrases nominales comme des arrêts définitifs, des groupes antéposés comme s’il écrivait en traducteur (bien sûr), élision quelquefois des propositions principales, une façon de remuer la foudre des pensées avec une violence calme.

L’auteur de L’Axe du Néant (L’Infini, Gallimard, 2003) considère la littérature comme un combat spirituel, un incendie de charité dans le désert peuplé du ressentiment, une refondation par la parole.

Son dernier livre est une offrande, à Vladimir Slepian, à Rabbi Nahman de Braslav, aux femmes qu’il a aimées, au Dieu qui vient dans l’ouverture du Royaume, aux lettres qui brûlent sans se consumer.

A chacun d’en faire l’épreuve, l’expérience intérieure, et de ne pas craindre ce qui sauve.

« Mais le Messie vaincra, ajoutait le Rabbi. Sans un coup de feu ! »   

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François Meyronnis, Le Messie, Exils Editeurs, collection Littérature dirigée par Philippe Thureau-Dangin, 2021, 160 pages

Editions Exils

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