Isaac Babel, fantôme d’Odessa, par Camille de Toledo, écrivain, et Alexander Pavlenko, illustrateur

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© Editions Denoël, 2021

« Ecrire moins bien que Léon Tolstoï me semblait une perte de temps. Mes histoires étaient destinées à survivre à l’oubli. »

Ecrivain de premier plan – dramaturge, scénariste, correspondant de guerre, novelliste -, soutenu dans ses ambitions littéraires par Maxime Gorki, Isaac Babel, né à Odessa en 1894 dans une famille juive, rallié à la révolution en 1916 à Pétrograd, engagé dans l’Armée rouge en 1920, fut arrêté à la suite d’une injuste dénonciation en 1939 et fusillé, après plusieurs mois d’interrogatoires et de tortures, pour cause de défaitisme et d’espionnage au profit de la France et de l’Autriche le 27 janvier 1940.

Déçu par l’évolution du régime, il ne célébra pas assez, lui reprocha-t-on, « la vie nouvelle », trop critique envers une dictature dont il avait perçu très tôt la férocité, lui que la violence fascinait par ailleurs.

La parution chez Gallimard, dans la collection L’Imaginaire, de dix-sept nouvelles écrites entre 1915 et 1937 permettent de se rendre compte de son immense talent, de ses dons d’observation, de son humour, de son acuité concernant la sauvagerie humaine.

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© Editions Denoël, 2021

On pense quelquefois à Maupassant, qu’il admirait, pour la densité vive de ses propos et son implacable lucidité : il écrit comme lui sur la condition paysanne, les misères du petit peuple, l’atroce sort réservé aux femmes, mais aussi sur les lendemains désenchantés de la révolution d’Octobre.

Réhabilité en 1954 – nombre de ses manuscrits furent perdus ou détruits -, mais publié véritablement dans son pays seulement à partir des années 1990, Isaac Babel, qui connaissait les secrets du yiddish, porte un regard sombre sur ses contemporains, moins tenus par l’idéal que par les compromissions ordinaires et la lutte pour la survie – lire le recueil Cavalerie rouge, et la description de la pègre juive d’Odessa dans le fameux Récits d’Odessa, ainsi que le terrible Histoire de mon pigeonnier évoquant les pogroms ayant eu lieu dans sa ville mythifiée en 1905.

André Malraux le célébra, qui ne put pas le sauver des balles staliniennes.

La nouvelle Mes premiers honoraires, mettant en scène un jeune homme dont la quête d’amour trouve son extinction dans les bras d’une prostituée de Tiflis, est une merveille.

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© Editions Denoël, 2021

J’aime y lire par exemple ceci : « Dans la pièce voisine, le boucher et sa femme, enragés d’amour, se tournaient et se retournaient comme de gros poissons enfermés dans un bocal. Les queues de ces poissons éperdues venaient cogner contre la cloison. Elles ébranlaient notre grenier noirci sous le soleil vertical, l’arrachaient de ses piliers et l’emportaient dans l’infini. »

Odessa (nouvelle éponyme) ? « Odessa est une ville exécrable. Chacun sait comment on y écorche la langue russe. Il me semble pourtant qu’on peut dire beaucoup de bien de cette ville importante, la plus attachante peut-être de tout l’Empire russe. Songez donc, une ville dans laquelle vivre est facile, clair et sans problème. » / « A Odessa, il y a un ghetto juif très pauvre, très populeux et très malheureux, une bourgeoisie très imbue d’elle-même, et un conseil municipal ultraréactionnaire. A Odessa, il y a des soirs de printemps doux et alanguissants, la senteur épicée des acacias et la lune qui répand au-dessus de la mer sa lumière égale et irrésistible. A Odessa, le soir, dans leurs villas ridicules et vulgaires, des bourgeois gros et ridicules sont couchés en chaussettes blanches sur des canapés, sous le ciel de velours sombre, et digèrent leur copieux dîner, tandis que, derrière les buissons, leurs épouses poudrées, empâtées par l’oisiveté et naïvement sanglées dans leur corset, sont ardemment enlacées par de fougueux étudiants en médecine et en droit. »

Le ton est quelquefois celui du conte (Chabos-Nahamou), du récit humorisco-ironique (Une soirée chez l’impératrice), satirico-érotique (Par la lucarne), de la cruauté sadique (Chez notre chef Makhno).

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© Editions Denoël, 2021

Interrogé en 1937 sur sa méthode de travail (texte reproduit à la fin de Mes premiers honoraires), et son admiration pour le récit Hadji Mourat, de Léon Tolstoï, l’écrivain répond : « Quand j’éprouve le désir d’écrire quelque chose, un récit par exemple, je l’écris comme il me vient, puis je le mets de côté pour quelques mois, après quoi je le revois et le mets au net. Je peux recopier un nombre incalculable de fois, pour ce genre de choses j’ai beaucoup de patience. J’estime que ce système (comme vous pouvez le voir dans les récits qui vont être publiés) donne plus de légèreté et d’aisance à la narration, et aussi un caractère plus direct. »

Plus loin : « J’ai commencé à écrire quand j’étais tout jeune homme, puis j’ai arrêté pendant de nombreuses années, après quoi j’ai écrit comme un fou pendant quelques années, et cessé de nouveau, et maintenant commence pour moi le deuxième acte de la comédie ou de la tragédie, je ne sais pas ce qui en sortira. »

Ressuscité en ses textes – superbe traduction d’Adèle Bloch -, Isaac Babel est aussi actuellement le protagoniste du roman graphique Le fantôme d’Odessa, d’Alexander Pavlenko et de l’écrivain Camille de Toledo, qui avaient publié en 2018 le très remarqué Herzl, une histoire européenne.

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Tous deux ont ici imaginé la lettre testamentaire d’un condamné à mort à sa fille qu’il connut très peu, Nathalie, née en 1929 en France, sa mère Evguenia s’y étant installée depuis 1925 pour fuir le totalitarisme communiste.

« Il n’y aura pas de père pour la petite fille, écrit Camille de Toledo, ou plutôt si : un grand père absent, emporté par la Révolution, son tyran et ses polices sauvages. Elle, Nathalie, grandira, changera de robe. Pour traverser la guerre, en France, il lui faudra se cacher. Avec sa mère, elles parviendront à survivre. Elles resteront encore quelques années, puis, après le mort de la mère, n’ayant ni patrie en France ni patrie en Russie, Nathalie quittera ce vieux continent de fantômes pour les Etats-Unis. Elle cherchera à oublier, puis à savoir ce qui est arrivé. »

Alors qu’il se sait condamné, Isaac Babel repense à sa jeunesse dans le tumultueux port d’Odessa et ses bandits juifs menée par l’anarchiste Bénia, associé aux Bolcheviks puis trahi par eux, mais aussi aux images du scénario qu’il a tiré de ses contes pour le cinéaste S.M. Eisenstein, projet de film que celui-ci abandonna.

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Les cases sont d’abord noires sur plusieurs pages, entourant l’image centrale, en couleur, de l’écrivain emprisonné, qui disent la brutalité d’un régime assassin.

Les faux aveux sont arrachés à coups de poings et de triques, les commissaires du peuple sont des barbares.

« Pour aimer la Russie, assure Camille de Toledo, il faut aimer le sel. »

Les puissants du moment effacent les morts, les preuves, falsifient les mémoires, mais, souterrainement, l’artiste travaille – et en Russie l’ONG Memorial – à rétablir la vérité.

« Ma petite fille, confie Isaac Babel, en écrivant, j’ai juste cherché à saisir ce qui tremble… »

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Le gouvernement Kerenski est aux abois, les Bolcheviks s’allient momentanément avec la pègre, dont les hommes connaissent le maniement des armes.

La guerre civile fait rage, les Blancs sont chassés, et les juifs comme toujours menacés, persécutés, exécutés, pas assez ceci ou trop cela.    

A sa petite fille : « J’ai voulu m’approcher de l’Histoire et je me suis brûlé. »

La Russie est un vaste charnier.

Pourtant, affirme l’écrivain fusillé, « c’est dans son élan indestructible vers les steppes, et peut-être même dans son élan vers la « croix de Sainte-Sophie » que se cachent les destinées essentielles de la Russie. »

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Isaac Babel, Mes premiers honoraires, traduit du russe par Adèle Bloch, L’Imaginaire / Gallimard, 2021, 192 pages

Isaac Babel – site Gallimard

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Camille de Toledo et Alexander Pavlenko, Le fantôme d’Odessa, Denoël Graphic, 2021, 224 pages

ALEXANDER PAVLENKO libre de droits

Alexander Pavlenko – site

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