Denis Diderot, hardi mélangeur

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« Pourquoi ne pas l’avoir gardée ? Elle était faite à moi ; j’étais faite à elle. Elle moulait tous les plus de mon corps sans le gêner. J’étai pittoresque et beau. L’autre, raide, empesée, me mannequine. » (Denis Diderot, Regrets sur ma vieille robe de chambre, 1769)

J’aime imaginer Diderot en Jean de La Fontaine, dont le philosophe fait le portrait pour l’édition des Contes publiée en 1762 : « Son éducation fut négligée mais il avait reçu le génie ; qui répare tout. Jeune encore, l’ennui du monde le conduisit dans la retraite. Le goût de l’indépendance l’en tira. (…) Il fut marié, parce qu’on le voulut, à une femme belle, spirituelle et sage qui le désespéra. »

Esprit brillant, curieux de tout, Diderot exerça son génie dans nombre de genres, du traité de physiologie au dialogue philosophique, du roman de substance orale (« causer en écrivant ») au conte libertin, de l’article savant pour l’Encyclopédie à la critique picturale, qu’il contribua à inventer  – faire parler la peinture, silencieuse par essence.

Posséder un beau Vernet, un Greuze ou un Michel Van Loo de choix sauve de toutes les médiocrités.

« Chardin semblait douter qu’il y eût une éducation plus longue et plus pénible que celle du peintre, sans en excepter celle du médecin, du jurisconsulte, ou du docteur de Sorbonne. » (Salon de 1765)

Le recueil Mélanges littéraires et philosophiques, que publie Rivages poche, est un régal pour les curieux, les amateurs de belle langue, l’audace de la pensée.

Ecoutez-le, voyez-le, rédiger l’article FICHU (Mode) : « C’est une partie du vêtement des femmes en déshabillé. C’est un morceau quarré ou oblong de mousseline, d’autre toile blanche ou peinte, ou même de soie, qui se plie en deux par les angles, et dont on se couvre le cou. La pointe du fichu tombe sur le milieu du dos, et couvre les épaules ; ses cornes viennent se croiser par-devant et couvrir la gorge : mais quand on a une peau blanche, de l’embonpoint, des chairs fermes, et de la gorge, la paysanne même la plus innocente sait ménager des jours à travers les plis de son fichu. » (s’il ne connaissait pas, Jacques Derrida, qui écrivit sur ce thème, apprécierait)

La vitesse alliée à la finesse, voilà Diderot, qui ne manquait pas de courage.

On le menaça ainsi sans cesse pour l’entreprise de L’Encyclopédie : « J’ai travaillé près de trente ans à cet ouvrage. De toutes les persécutions qu’on peut imaginer, il n’en est aucune que je n’aie essuyée. Je laisse là les libelles diffamatoires de toutes couleurs. J’ai été exposé à la perte de l’honneur, de la fortune et de la liberté. Mes manuscrits circulaient de dépôt en dépôt, recelés tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre. On a tenté plus d’une fois de les enlever. J’ai passé plusieurs nuits à ma fenêtre dans l’attente de l’exécution d’un ordre violent. J’ai été sur le point de m’expatrier, et c’était le conseil de mes amis, qui ne voyaient plus de sûreté à Paris pour moi. »  

Il faut l’imaginer, quand les polices lui laissent quelque repos, portant sa vieille robe de chambre à toute heure du jour, recevant ainsi son amie Sophie Volland, ou le baron Grimm, qui dirigea de 1753 à 1773 le périodique européen Correspondance littéraire, auquel l’auteur des Bijoux indiscrets contribua.

Conseil au bloggeur frénétique : « Lorsque ma tête est épuisée, je me repose ; je donne le temps aux idées de repousser ; c’est ce que j’ai appelé quelquefois ma recoupe, métaphore empruntée d’un des travaux de la campagne. »

Il fut recherché, chéri, devint l’ami de la tzarine qui lui acheta par anticipation sa bibliothèque, avant de qu’elle ne se rendre compte après sa mort du jugement parfois très sévère qu’il portait sur sa politique.

« Il devint, précise son préfacier Jean-Claude Bonnet, le conseiller attitré de Catherine II sur le marché parisien de l’art, ce qui explique la présence de tant de chefs-d’œuvre au musée de l’Ermitage. »

On lira ceci, qui étonnera peut-être les ingénus, peu versés dans l’art de cour : « Il faut que le souverain tienne le prêtre dans une de ses manches, et l’homme de lettres, mais surtout le poète dramatique, dans l’autre. Ce sont deux prédicateurs qui doivent être à ses ordres, l’un pour ne pas dire ce qu’il voudra, l’autre pour dire ce qu’il voudra. Désigner au poète tragique les vertus nationales à prêcher. Désigner au poète comique les ridicules nationaux à peindre. »

La Fontaine-Diderot : « Au milieu de la société, il en était absent. Presque imbécile pour la foule, l’auteur ingénieux, l’homme aimable ne se laissait apercevoir que par intervalle, et à des amis. »

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Diderot, Mélanges littéraires et philosophiques, préface de Jean-Claude Bonnet, Rivages poche, Petite  Bibliothèque, 2021, 219 pages

Rivages poche

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