Italie, espace-monde, par Gilles Bertrand, écrivain, et Raymond Escomel, photographe

1-Golfe de Naples, 2015

© Raymond Escomel

Voici un ouvrage qui participe, tant par la qualité de ses textes que par la beauté de ses images, troublées, troublantes, au bonheur malgré tout d’un été (2021) placé sous la menace.

Il s’agit d’un petit livre à la couverture moutarde se glissant aisément dans la poche et dont le pouvoir quant à la capacité à susciter la pulsion viatorique – lire Freud en Italie, du psychanalyste et écrivain Gérard Haddad – est considérable.

Gilles Bertrand, professeur d’histoire moderne à l’université Grenoble Alpes, et Raymond Escomel, photographe ancré dans le territoire ardéchois, sont les auteurs de cet opus très réussi intitulé joliment Nos Italies.

02_Cernobbio, navigazione lago di Como, 2015

© Raymond Escomel

Pourquoi le désir d’Italie – lire aussi le grand œuvre de Jean-Noël Schifano – est-il si fort chez les Français et tous les êtres épris de culture, d’élégance, de liberté ?

Les artistes et esprits raffinés ne cessent de célébrer Naples ou la Sicile, la Toscane ou les Pouilles, Venise ou Ferrare, Lucques ou Sienne.

Chacun possède, quand il en est amoureux, sa géographie intime de l’Italie, ses parcours d’élection, ses lieux de densité existentielle, ne cessant d’y revenir physiquement ou par le pouvoir de l’imagination.

16-Milan, 2015

© Raymond Escomel

Le journal italien de Giono ? Il faut le lire, comme celui de Montaigne ou du président de Brosses, comme les écrits de Montesquieu, Stendhal, Sartre, Carlo Levi, Italo Calvino, comme il faut ouvrir tous les guides sans exception.

Placé sous le signe du mage André Pieyre de Mandiargues – Les monstres de Bomarzo, Marbre, Isabella Morra, Le lis de mer -, Nos Italies navigue en un pays de pierre, de mer, et de rêves.

Les premières fois sont bouleversantes (choisissez bien votre moyen de transport) : « Souvent, écrit Gilles Bertrand, je quittais pour un jour ou deux celle qu’on appela un temps la capitale morale de la péninsule [Milan], inscrivant d’autres voyages au sein du grand voyage, laissant là une cité amicale dont Alberto Savinio a écouté le cœur vivant dans ses moindres pulsations. Je m’étais mis à sillonner l’Italie, j’avais cherché ses cloîtres où naît le printemps, aimé les magasins florentins aux devantures remplies de chaussures féminines multicolores au début des années 1980, adiré du Piémont à l’Ombrie les peintures, les panoramas, les fêtes citadines ou champêtres. J’avais emprunté les trains bondés le dimanche, arpenté les vallées alpines, frémi au bord du lac Trasimène en pensant à Hannibal, entrevu de l’Adriatique. »

20-le Pô, 2016

© Raymond Escomel

Le lecteur déambule de région en région, au hasard des méandres mémoriels du voyageur se rappelant ses plus jeunes années – tout est si beau -, accueillant cette dérive – il y a aussi de longues routes de sables à parcourir – comme une chance, l’auteur se livrant à une manière d’ethnographie buissonnière enchantée par les détails d’un territoire de grande diversité : quoi de commun entre Lecce et Turin, San Gimignano et Bari, Capri et Pérouse, chaque ville étant à la fois espace et idée ?

Quelle est, lecteur, lectrice, votre idée de Pavie, de Gênes, de Brindisi, d’Orvieto, de Certaldo Alto, d’Arezzo ?

Les aristocrates et gens de bien faisait autrefois le Grand Tour. Aujourd’hui, il y a le tourisme de masse, mais les vrais esthètes sont-ils au fond moins nombreux ?     

12_Naples, palazzo Venezia, 2015

© Raymond Escomel

Tentant de déchiffrer les paysages – à la façon peut-être de Jean-Christophe Bailly -, Gilles Bertrand savoure un concentré de temps dans un pays où le génie des formes rencontre l’idiosyncrasie des lieux.

Ce pays fabuleux – et pourtant parfois également si bas, si décevant, si vulgaire -, l’universitaire écrivain l’arpente en tous sens depuis plus de quarante ans, y revenant en 2015 en l’abordant comme un livre ouvert, dans la joie de la découverte et du ressouvenir, avec un tropisme pour le Sud, plus inconnu.

L’Italie comme cosa mentale, c’est aussi des atmosphères de cinéma, Bagno Vignoni filmé par Andréi Tarkovski dans Nostalghia, le documentaire Les Gens du Pô, de Michelangelo Antonioni, et Rossellini, Visconti, Pasolini, tant d’autres génies.

76-Vitaleta, val d'Orcia, 2017

© Raymond Escomel

Le voyage associe des lieux incompossibles, réactive des mémoires, crée des correspondances : « Les analogies entre les paysages sont familières au voyageur qui y recourt pour se sentir partout en terrain familier. Ainsi se créent des liaisons secrètes. La pierre dorée des églises de Lecce est comme réveillée par la lumière du soleil couchant sur la pierre ocre de certains villages de Beaujolais : c’est une sensation qu’on peut éprouver un soir d’été à Ville-sur-Jarnioux, dans le département du Rhône. En devenant un emblème de la Toscane, la chapelle de Vitaleta et ses cyprès possèdent le même pouvoir de séduction que Castel Meur, la petite maison entre ses deux rochers qui fait la gloire de Plougrescant, symbole possible d’une Bretagne qui pourtant ne s’y réduit pas. (…) Lorsqu’en arrivant des routes solitaires de l’Aigoual le voyageur découvre Saint-Guilhem-le-Désert avec la foule un peu chic montée de Montpellier, il peut éprouver la même sensation qu’en descendant en Ligurie du col de San Bernardo vers Zucarello et Albenga. »

Dans le golfe de Naples, vu depuis les collines du Pausilippe, où les habitations modernes côtoient d’antiques mémoires, l’Italie constitue l’un des plus beaux fantasmes des pérégrins à la recherche de l’or du temps.

Mais Nos Italies, ouvrage composite, est aussi un livre de quarante-huit photographies (partie 2) de Raymond Escomel, dont le travail en noir & blanc argentique sur le flou est remarquable.

33_Gênes, 2017

© Raymond Escomel

On devine, on comprend, on sait parfois très bien où l’on est – à Milan, Rome, Gênes, Bomarzo.

Cependant, il y a en chaque image comme un halo de rêve nécessitant que le spectateur fasse le point, en considérant chaque vue comme une scène intérieure.

L’Italie pour Raymond Escomel a le goût des embarquements intimes, pour le lac de Côme, le delta du Pô ou Venise.

36_Catane, à la poste

© Raymond Escomel

Ses photographies, mouvantes, ont la beauté tranquille et vive des natures mortes.

Le flou systématiquement convoqué n’est pas un effet de style, il est ontologique, créant un continuum de vision en mettant le regardeur en alerte par une sorte d’électricité mentale permanente.

Attentif aux artisans – à leurs boutiques, leurs gestes, leur éthos -, comme aux paysages témoignant d’une sérénité presque franciscaine, l’artiste de passage construit des photogrammes arrachés au film du temps, des instants de grâce nimbés de mystère.

65_Alberobello, trulli, 2016

© Raymond Escomel

L’œil se déplace à Alberobello, dans les Pouilles, mais l’on pourrait aussi bien se trouver dans quelque village éthiopien marqué par la foi des premiers chrétiens, un peu sauvage, un peu folle, et surtout brûlante de vérité.

Il fait très chaud, les images tremblent, le feu n’est pas qu’extérieur.

58-Rome, 2016

© Raymond Escomel

Tenant la billetterie d’une salle romaine où se produit un ensemble baroque, André Pieyre de Mandiargues, semblant veiller, humble et obstiné, sur quelque porte donnant sur les royaumes obscurs, est ressuscité.

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Gilles Bertrand et Raymond Escomel, Nos Italies, direction Claire Reverchon, Pierre Gaudin, Aude Garnier, avec Olivier Gaudin, Créaphis Editions, 2021, 200 pages

Créaphis Editions – site

60_Catane, vente de cierges au poids, 2017

© Raymond Escomel

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