Histoire de l’œil, par Laurent Jenny, écrivain, critique

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Pierre Bonnard, Nu dans la baignoire, 1925, huile sur toile, London, Tate Gallery

« Et pour moi-même, quand donc m’est venu (revenu !) ce désir de plonger dans le visible ? Tard, il me semble. Comme si des écailles m’avaient longuement pesé sur les yeux. Enfant, ce sont d’abord les mots qui m’occupent, un écran de mots. Trop d’imaginaire, pas assez de vision, l’un toujours superposé à l’autre, l’oblitérant dans la contemplation des images. Inévitable, nécessaire même, mais, pour revenir en arrière, c’est  un long chemin… »

Enseignant à l’université de Genève, romancier, critique (La parole singulière, Je suis la révolution, La fin de l’intériorité, La vie esthétique), Laurent Jenny questionne avec Le désir de voir, livre de nature discrètement autobiographique, la formation de son regard.

Lorsqu’on est à ce point écrivain, habité par les mots et les phrases, peut-on croire à la transparence du visible et à la pure autonomie des formes ?

« Face au visible, il me semble avoir passé la plus grande part de mon enfance et de ma jeunesse dans une « phase de latence », une sorte d’engourdissement de l’œil, côtoyé par le visible mais sans être concerné. Je regarde tout sans savoir vraiment, sans m’y intéresser profondément. »

Le désir de voir est l’histoire d’une initiation, dont les jalons se nomment Henri Michaux, Alexandre Hollan, Joan Barbarà, Edgar Degas, Pierre Soulage, Oscar Munoz, équivalents « du coup de bambou d’un maître zen ».

Aller de l’écriture au geste nu, du signe au mouvement.

Décision après avoir vu quelques encres de Michaux, et s’être lui-même essayé au trait : « Je vais simplement commencer à regarder. Je vais tout reprendre à zéro, c’est-à-dire : l’ « aventure d’une ligne », ce qu’elle risque, ce qu’elle trace, ce qu’elle rate, ce qu’elle fend et enclôt, sa responsabilité en somme ; le noir et toutes les œuvres au noir, le mystérieux travail du négatif, son interminable et essentiel démêlé avec le blanc ; la vie de la couleur, sa promesse de bonheur, ses persuasions et ses mensonges ; et les images construites bien sûr, forces et tacites, leurs allégorèses muettes et toujours débordées par le surplus qu’elle retiennent et montrent en silence – qui déchaîne les gloses, les explications d’iconographes, sans jamais en être réduites. »

La rencontre du peintre hongrois, Alexandre Hollan, installé rue Mouffetard à Paris depuis 1956, est décisive, Laurent Jenny écrivant pour lui un livre hors-commerce (quarante exemplaires), Etats d’arbres.

C’est le début de l’effacement des lettres : «  Il va peut-être s’épeler comme un alphabet. / Mais, lettres disloquées, jambages vibrés, / haches vides, l’alphabet ne tient pas. / Ne dit que figure. Où se prend la vision. »

Pratiquant le sténopé – l’ouvrage montre quelques œuvres personnelles de l’écrivain, qui sont des preuves existentielles d’entrée dans le visible -, Laurent Jenny découvre l’espace même, son « provisoire infini ».

Majesté crépusculaire des très grandes estampes du graveur catalan Joan Barbarà.

« Peut-être aussi que mon attrait pour le noir et blanc tient à ce qui s’y noue d’indémêlable avec l’écriture. Vis-à-vis de tous les rapports de couleurs, le noir et blanc offre le contraste maximum de clarté et d’obscurité, c’est-à-dire, dans l’ordre du visible, la figuration la plus nette de l’affirmation et de la négation, et quelque chose comme la possibilité d’un langage. »

Etude des monotypes de Degas – partir du noir pour y dégager un fond blanc – , Trois danseuses (c. 1878) et Le Sommeil – plongée dans la nuit sexuelle des désirs féminins : « beaucoup de nus féminins aux silhouettes déformées, disgracieuses et parfois simiesques, saisies dans des poses dégradantes ou obscènes, s’arrachant difficilement à la noirceur des fonds. »

Etude de l’outre-noir de Soulages.

Etude des négatifs sur verre de Charles Hugo, fils de Victor, et spirite – considérer la lumière comme un événement, au cinéma, en photographie, dans la vie (ne pas trop s’éloigner du Rolleiflex).

Etude de la poétique photographique du colombien Oscar Munoz concernant la présence, la mémoire, et l’effacement des traits dans une ère civilisationnelle où les images surabondent, reprenant « à l’envers l’invention de Niepce : tout son effort est pour « dé-fixer » les images que ce dernier voulait arrêter. »

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Henri Matisse, Zorah sur la terrasse, 1913, huile sur toile, Moscou, musée Pouchkine

Découverte que les images peuvent nous offrir du temps, par la grâce de « dispositifs-retards », que le peintre peut choisir, comme chez le Tintoret, un instant dans une fable, le retenir, lui offrir la chance de s’étirer longuement dans l’espace.

A propos de la photographie : « On n’est jamais contemporain du moment photographique. Sans doute l’éprouve-t-on de façon indirecte en regardant les photos des autres, en cherchant à voir « derrière » elles, à deviner l’événementialité foisonnante qui a conduit à tel arrêt, ou en spéculant sur leur développement, sur le futur dont ce moment était prometteur. »

Poursuivant son essai par une réflexion sur la puissance hétérotopique des tableaux, Laurent Jenny écrit : « En ce qui me concerne, ce qui me touche de prime abord dans certains tableaux modernes [en particulier Bonnard, Cézanne ou Matisse], c’est le sentiment grisant d’un « désarrimage » de l’espace, comme si les câbles trop tendus dans lesquels est enserrée la vision perspective soudain pouvaient s’assouplir, s’animer, prendre vie et libérer une spatialité mouvante et différenciée autrement captivante que sa version géométrique et régulière. »

Ce qui se comprend comme une entrée supérieure, par l’image – comme par les mots -, dans la libre rigueur de la vie poétique.

Révolutions du pas de côté, du bond hors du rang des meurtriers, du déplacement qui sauve.

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Laurent Jenny, Le désir de voir, L’Atelier contemporain, 2020, 168 pages

Editions L’Atelier contemporain

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Oscar Munoz, Re/trato, 2004, projection vidéo 4/3

On trouvera dans le catalogue (et exposition éponyme ayant eu lieu en 2020 au musée du quai Branly – Jacques Chirac), A toi appartient le regard / Et (…) la liaison infinie entre les choses, ouvrage collectif posant la question de ce que nous percevons par les yeux des autres, à travers des mises en relation d’œuvres de vingt-six artistes venus de dix-huit pays différents, un très bel entretien avec Oscar Munoz.

« En ce moment, je cherche à élaborer des images avec de la poussière, mais avec une poussière soufflée par le vent, et je tente de comprendre comment fonctionne cette matérialité de la poussière pour que l’image soit faite de cette matérialité-là, telle quelle. Ce n’est pas exercer une domination sur le matériau, mais faire une sorte de négociation ou de compréhension de sa nature physique, de son comportement pour parvenir à ce que ce matériau s’exprime et soit ce qu’il est, pas autre chose, qu’il ne semble pas être une chose dominée. »

Rendre perceptible la présence même des matériaux – eau, fusain, poussière, halogénure d’argent -, leur physicalité, leur conscience, leur caractère, voilà pour Munoz tout l’enjeu de son art.

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Collectif A toi appartient le regard / Et (…) la liaison infinie entre les choses, sous la direction de Christine Barthe, Actes Sud, 2020, 192 pages – artistes présentés : Heba Amin, Brook Andrew, Alexander Apostol, Sammy Baloji, Shiraz Bayjoo, Mariana Castillo Deball, Onejoon Che, José Luis Cuevas, Daniela Edburg, Samuel Fosso, Carlos Garaicoak, Mario Garcia Torres, Katia Kameli, Lek Kiatsirikajorn, Dinh Q. Lê, Gosette Lubondo, Santu Mofokeng, Oscar Munoz, Yoshua Okon, Jo Ratcliffe, Rosangela Renno, José Alejandro Restrepo, Rui An Ho, Dayanita Singh, Cynthia Soto, Guy Tillim  

Actes Sud

Exposition au musée du quai Branly – Jacques Chirac du 30 juin au 1er novembre 2020

Musée du quai Branly – Jacques Chirac

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Se procurer A toi appartient le regard

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