L’âme de Billie Holiday, par David Margolick, écrivain

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« Strange Fruit défie toute classification musicale commode et a glissé entre les mailles des recherches universitaires. C’est un titre trop sophistiqué pour être de la musique folk, trop explicitement politique et polémique pour être du jazz. Dans toute l’histoire américaine, aucune chanson ne pouvait à ce point réduire le public au silence ou générer un tel malaise. » (David Margolick)

Dans l’histoire de la prise de conscience des horreurs de la ségrégation raciale aux Etats-Unis, la chanson Strange Fruit, interprétée pour la première fois en 1939 par la jeune chanteuse de vingt-quatre ans Billie Holiday est un jalon essentiel.

Composée par le poète communiste Abel Meeropol – par ailleurs père adoptif des fils Rosenberg après l’exécution de leurs parents -, chantée avec une gravité sans pareille par une artiste que l’on ne connaissait alors que dans le registre du divertissement, et que l’on disait quasi illettrée, les trois quatrains de ce titre remarquable évoquant à la fois métaphoriquement et crûment le lynchage des Noirs bouleversèrent durablement ceux qui l’entendirent pour la première fois en club, notamment au Café Society, établissement new-yorkais connu pour son public non racisé, où se produisait la belle dame à la fleur de gardénia.

Mais, les connaît-on suffisamment les paroles de Strange Fruit (traduites ici par Michèle Valencia) ?

« Des arbres du Sud portent un fruit étrange, / Du sang sur les feuilles et du sang aux racines, / Un corps noir oscillant à la brise du Sud, / Fruit étrange pendu dans le peuplier, //

Scène pastorale du valeureux Sud, / Yeux exorbités, bouche tordue, / Parfum de magnolia doux et frais, / Et une odeur soudaine de chair brûlée ! //

Ce fruit sera cueilli par les corbeaux, / Ramassé par la pluie, aspiré par le vent, / Pourri par le soleil, lâché par un arbre, / C’est là une étrange et amère récolte. »

Au Café Society, situé à Greenwich Village, rappelle David Margolick qui signe chez Allia un beau livre très informé intitulé sobrement Strange Fruit (publié pour la première fois aux Etats-Unis en 2000), chanter ce titre était devenu un rituel quotidien pour Billie Holiday – seize ans avant que Rosa Parks refuse de céder sa place dans un bus de Montgomery en Alabama.

« Au Café Society, les portiers arboraient des haillons, des gants blancs en lambeaux, et regardaient les clients ouvrir eux-mêmes la porte ; les barmen étaient tous des vétérans de l’Abraham Lincoln Brigade ; Noirs et Blancs fraternisaient sur scène et dans la salle. »

Chanson peut-être la plus contestataire du XXe siècle, Strange Fruit fut un déclencheur, une étape majeure pour la marche des Noirs vers l’émancipation.

Morte très prématurément à l’âge de quarante-quatre ans – trop d’alcool, de marijuana, d’héroïne et de compagnons violents -. Billie Holiday, qui se fit aussi beaucoup d’ennemis, est devenue un symbole de résistance et de dénonciation de la haine raciale.

Dans le livre de David Margolick, les témoignages d’admiration abondent – du batteur Max Roach, de Tony Bennett, de Vernon Jarret, de Warren Morse, de Dee Dee Bridgewater…  -, qui rappelle ce que fut la réalité des lynchages : « Au cours des lynchages, on assassinait des Noirs avec une sauvagerie innommable [émasculation, tortures diverses], souvent dans une atmosphère qui tenait du carnaval, puis, avec l’accord, voire la complicité des autorités locales, on les pendait à des arbres, bien en vue. Ces pratiques sévirent dans le Sud juste après la guerre de Sécession et se perpétuèrent pendant de longues années. Selon les chiffres du Tuskegee Institute- des chiffres plutôt sous-estimés – entre 1889 et 1940, 3833 personnes furent lynchées ; quatre-vingt-dix pour cent dans le Sud, les quatre cinquièmes étant des Noirs. Les lynchages étaient plus fréquents dans des petites villes pauvres – remplaçant souvent, a dit un jour le chroniqueur célèbre H. L. Mencken, « le manège, le théâtre, l’orchestre symphonique ». Parfois, tous les habitants y participaient, parfois seule une clique d’autodéfense, souvent masquée, les exécutait. On s’y livrait pour une foule de prétendus crimes – pas seulement pour meurtre, vol et viol, mais pour insulte à un Blanc, vantardise, jurons ou achat d’une voiture. Dans certains cas, il n’y avait pas le moindre délit ; c’était simplement l’occasion de rappeler aux Noirs « crâneurs » qu’ils devaient rester à leur place. »

Deux images particulièrement éprouvantes montrent des lynchages, la foule venue au spectacle, satisfaite, la joie devant l’abattoir humain.   

Lorsque Billie chantait Strange Fruit on Tropical Trees (la fin est presque toujours escamotée), généralement à la fin de son récital, et sans réapparaître par la suite, le noir se faisait dans la salle. Un projecteur braqué sur son visage, l’artiste fermait les yeux, fleur de gardénia au-dessus de son oreille, le corps semblant projeté à l’écart du piano.

Le chroniqueur au New York Post, Samuel Grafton, témoigne en octobre 1939 : « Ce disque m’a obsédé pendant deux jours. Il s’appelle Strange Fruit et, même au bout de la dixième écoute, vous n’en revenez pas, vous êtes cloué à votre chaise. Encore aujourd’hui, quand j’y repense, j’en ai les cheveux qui se dressent sur la tête et j’ai envie de frapper quelqu’un. Je crois d’ailleurs savoir qui. » 

Billie Holiday : Strange Fruit permet « de distinguer les gens corrects des coincés et des tordus. »

Chacun se reconnaîtra, ou pas.

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David Margolick, Strange Fruit, traduit de l’anglais par Michèle Valencia, préface de Hilton Als, orientations discographiques Jean-Claude Zylberstein, éditions Allia, 2021, 128 pages

Editions Allia

– j’emprunte le titre de cet article à l’excellent livre de Marc-Edouard Nabe, L’âme de Billie Holiday, Denoël, 1986 –

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