D’une photographie organique et émotionnelle, par le duo Jean-Marc Caimi & Valentina Piccinni

©Jean Marc Caimi & Valentina Piccinni

J’ai découvert le travail baroque et bourré d’énergie du duo Jean-Marc Caimi & Valentina Piccinni avec güle güle, publié chez André Frère (chroniqué dans L’Intervalle le 2 juin 2020).

Très attentifs à la forme de l’objet-livre, ces deux artistes sont prolifiques, qui ont publié également en 2021 chez Editions Bessard En présence de l’absence (couverture rigide avec marquage au fer chaud, impression offset duotone noir et blanc), et en 2022 chez Overlapse (Tiffany Jones, London) Fastidiosa (couverture souple, papiers d’art mixtes, double dépliant, reliure suisse, jaquette argentée, addendum de livret).

©Jean Marc Caimi & Valentina Piccinni

La force d’impact visuel de ce couple à l’oeuvre iconoclaste collaborant depuis 2013 lève l’enthousiasme.

En présence de l’absence se regarde comme un essai très personnel sur la Normandie, entre nature et culture, personnages et paysages, minéral et végétal, animalité et humanité, dans la confrontation sans heurt entre la vie et la mort.

Jean-Marc Caimi et Valentina Piccinni aiment explorer des ensembles géographiques circonscrits observés comme des microcosmes insolites.

©Jean Marc Caimi & Valentina Piccinni

Rendant compte d’une hétérogénéité constitutive aux espaces qu’ils arpentent, les photographes ne cessent de mettre en tension l’apollinien et le dionysiaque, l’ordre et le désordre, le calme et la fureur, le voile de la beauté et le dévoilement de la vérité (alèthéia).      

L’antithèse de leur titre, En présence de l’absence, dit bien cette dialectique du vide et du plein, une sorte de tao faisant alterner et pirouetter sans cesse des polarités contraires.

La tonalité générale relève du fantastique existentiel : une forêt prend feu, un couple est assis sur un lit comme au jour du Jugement dernier, il y a des silhouettes sur la grève comme des âmes en migration.

©Jean Marc Caimi & Valentina Piccinni

Les grues des chantiers de construction ne sont pas moins surprenantes que le squelette de dinosaure installé dans un carré de potager tel un épouvantail antédiluvien.

On boxe, on s’aime (si l’on peut), on prie, on pleure.

A quoi rêvent les chevaux promis aux princes saoudiens ?

Et le skateur au torse nu comme s’il vivait à Los Angeles ?

©Jean Marc Caimi & Valentina Piccinni

Beaucoup d’images fonctionnent en diptyque, produisant par leur frottement/glissement un troisième terme, d’ordre mental.

Il n’y a plus d’innocents dans un monde coupable, mais peut-être, par l’art, par la compassion, une possibilité de rédemption. 

Chez le couple Caimi-Piccinni, on attrape les poissons à main nue, on a des yeux bleu fou, ou la peau très noire comme à l’aube de l’humanité.

©Jean Marc Caimi & Valentina Piccinni

Il pleut, le grand hôtel de Cabourg, ou de Deauville, ou de Trouville, est bien en place, Proust termine une page en toussotant dans son mouchoir de batiste, et le gothique flamboyant des abbayes plantées près de la Seine accueillent pour les réchauffer les derniers égarés de l’anthropocène.

On retrouve les principes esthétiques structurant l’ethos des deux artistes dans le livre Fastidiosa, récit libre de l’épidémie de Xylella, ayant ravagé notamment les Pouilles sur une période de six ans, en laissant nombre d’agriculteurs dans la plus grande détresse.

Qui est-on encore quand notre histoire, notre lieu, notre mémoire sont dévastés ?

©Jean Marc Caimi & Valentina Piccinni

Des oliviers centenaires ont été abattus, et plus largement des millions d’arbres, pour préserver de la propagation de l’infection l’Europe du Nord.

Intitulé Fastidiosa, du joli nom de la bactérie tueuse, l’ouvrage de Jean-Marc Caimi et Valentina Piccinni publié avec grand soin à Londres par les éditions indépendantes Overlapse fait ressentir une menace, un effroi, une épouvante.

La Vierge Marie pourra-t-elle arrêter la désolation dans les campagnes ?

©Jean Marc Caimi & Valentina Piccinni

Photographiés au flash, les arbres tortueux semblent souffrir mille tourments, comme s’ils poussaient déjà en Enfer.

On brûle, on arrache, on sarcle.

On abat, on se bat, on se débat.

Fastidiosa n’est pas une fantasia disneyenne, mais le drame d’un peuple attaché à sa terre.

©Jean Marc Caimi & Valentina Piccinni

La science cherche, expérimente, invente des protocoles, mais semble encore impuissante contre les insectes transportant la maladie.

Les champs de vie et de haute civilisation deviennent des champs de mort.

Les paysans, dont le corps est aussi sec que le sol est aride, tentent de comprendre, abasourdis.

Et si la Mafia était de la partie ?

©Jean Marc Caimi & Valentina Piccinni

Livre hybride, Fastidiosa juxtapose des images de régimes différents : vues scientifiques, albums de famille, archives, portraits contemporains.

Il y a des fumigations, des brasiers, des témoignages désespérés ou hallucinés.

©Jean Marc Caimi & Valentina Piccinni

Dans le sentiment désolant de la destruction de la beauté, Fastidiosa est un thrène antique, autrement dit un chant d’amour : une présence immense dans l’absence immense.      

Jean-Marc Caimi & Valentina Piccinni, güle güle, texte de Brad Feuerhelm, André Frère Editions, 2020, 128 pages

Jean-Marc Caimi & Valentina Piccinni, En présence de l’absence, book design Thibault Geffroy, Editions Bessard, 2021, 114 pages – 500 exemplaires numérotés

Se procurer En présence de l’absence

©Jean Marc Caimi & Valentina Piccinni

Jean-Marc Caimi & Valentina Piccinni, Fastidiosa, Overlapse, 2022, 500 exemplaires

Se procurer Fastidiosa

Site Caimi – Piccinni

Se procurer güle güle

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