Métaphysique du pneu, grâces de l’amitié, par Bernard Plossu, photographe

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©Bernard Plossu

« La nature sauvage, l’inattendu à quelques centimètres de nous. Des moments idylliques, notre subsistance, nos préparatifs, notre motivation. Nous étions amis. Nous le sommes toujours. L’attrait de l’aventure, des défis, de l’exotisme encore et toujours là. » (Penelope Creeley)

Il faudrait un terme pour désigner ces petits livres de Bernard Plossu d’une vingtaine de photographies ne se montant pas du col, mais adorant la vie dans ses moindres cailloux.

Deux pépites tombent ces temps-ci de l’escarcelle de Patrick Le Bescont (Filigranes Editions), Pneus et A day with the Creeleys.

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©Bernard Plossu

Quoi de plus banal qu’un pneu, et pourtant quoi de plus merveilleux en sa rotondité à la fois molle et résistante ?

Elles sauvent des vies (les bouées), évitent aux navires quelques chocs majeurs au moment de l’appontement, amusent les enfants sans le sou.

Elles symbolisent la beat generation, le macadam brûlant, les filles aux larges sourires portant des robes à fleurs dans des décapotables rutilantes, ou mordues par la poussière du désert mexicain.   

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©Bernard Plossu

« Les pneus en photo, déclare Bernard Plossu, ça n’a pas vraiment d’intérêt, c’est pour cela que ça m’intéresse ! c’est peut-être ça la photographie, ces petites névroses d’expérience utile, cette pulsion narrative d’envie utopique… Comme une pratique naturelle d’expression ubuesque. »

Oui, ils sont drôles ces bouts de caoutchouc pendus sur des murs en pisé, comme des totems maladroits, ou des pièges métaphysiques.

Ils attirent tout l’espace dans leur cercle vide, ce sont des bouddhas de compassion flottant sur le fleuve du temps.

On les jette, on les méprise une fois usés, on les entasse négligemment, en oubliant toute la noblesse de ces êtres de peu pouvant beaucoup.  

Quoi de plus poignant qu’un pneu abandonné contre des briques blanches un jour de plein soleil ?

Bernard Plossu crée des ensembles, associe, et sauve de l’oubli les fragments d’un continent à la dérive appelé réalité.

Nous sommes avec lui, à Brest, à Coimbra, à Lisbonne, à Taos, à Marseille, à Almeria ou à Charleroi, entre 1978 et 2009.

La vie est belle, tout roule, il faut laisser la bile noire aux acrimonieux, en chantant avec tous ceux qui crissent et vrombissent à plein tube (bonjour Herbert List).

Savoir vivre, c’est savoir remercier, parvenir à transmettre, célébrer ses amis.

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©Bernard Plossu

A day with the Creeleys, deuxième Carnet Plossu, est à cette aune, et c’est une nouvelle fois très beau, très touchant, dans la modestie même de la forme ne cillant pas. 

« Il faisait agréablement beau, ce jour où nous sommes descendus de Santa Fe à Albuquerque pour voir nos amis les Creeleys, Penelope et Bob, confie le photographe. Le soleil en hiver est plus doux qu’en été, dans cet immense Ouest Américain. Will, leur fils, avait trois ans, et Shane, le nôtre, en avait cinq. Dans la maison, le feu du poêle ronronnait. On est restés surtout dehors, sur le patio, à bavarder, à être simplement bien ensemble ! On a sûrement parlé de notre ami commun Denis Roche, loin là-bas à Paris. C’était le genre de journée où le temps glisse délicieusement, d’où on sort heureux de partager des instants de la vie… »

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©Bernard Plossu

Ces instants de vie délicieux, les voici maintenant revenus par la grâce du boîtier médiumnique.

Robert Creeley (1926-2005), poète américain majeur ayant connu son heure de gloire dans les années 1950, est sans nul doute, en nuance de gris, en approche sensualiste et sans affectation de la vie brute, un frère en inspiration de Bernard Plossu.  

Penelope Creeley tenant son enfant dans les bras, c’est Françoise tenant Joaquim sur une île grecque, c’est la figure archétypique de la joie et de la fierté d’être mère jusqu’au bout du monde.

A day with Creeleys est un opuscule, mais c’est un moment de bonheur entre amis offert à tous alors que la sixième extinction des espèces s’intensifie.

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©Bernard Plossu

Un homme écrit, un enfant joue, une femme sourit.

Une femme écrit, un enfant joue, un homme sourit.

Dans la ronde karmique de nos existences, dans l’éternel retour du même, il y a la tendresse et l’amour, comme des points irréductibles.  

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Bernard Plossu, Pneus, conception graphique Patrick Le Bescont, tirages Françoise Nunez, Filigranes Editions, 2022 – 600 exemplaires

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Bernard Plossu, A day with the Creeleys, conception graphique Patrick Le Bescont assisté de Céleste Rouget, tirages Françoise Nunez, texte de Penelope Creeley, poème de Robert Creeley, Jocelyne Bourbonnière et Gary Sutherland, Filigranes Editions, 2022 – 500 exemplaires

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Se procurer ces deux ouvrages – Filigranes Editions

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. boris dunand dit :

    Magnifique de simplicité, ripaille d’inspiration ! La médecine de lire ceci: « photographies ne se montant pas du col, mais adorant la vie dans ses moindres cailloux »… merci

    J’aime

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