Sensations de Rimbaud, par Denis Arché, écrivain, artiste visuel

« Un bel avantage, c’est que je puis rire des vieilles amours mensongères, et frapper de honte ces couples menteurs… » (Une saison en enfer. Adieu.)

Il s’agit à l’origine de la commande d’un essai biographique sur Rimbaud, transformée en geste libre de la part de Denis Arché, qui a construit avec Rimbaud, Images fantômes un éloge du mouvement, et de tous les départs.

La figure de l’homme qui court étudiée par Edward Muybridge structure un ouvrage composé d’images détournées, peintes, brouillées, à la façon d’une vaste chorégraphie hallucinée.

Publié sur papier glacé dans la Drôme par la maison d’édition « artisanale » (sic) Totem, ce livre très personnel – la façon est goyesque – procède d’une intelligence rimbaldienne qui honore son sujet.

On peut y lire en incipit ces mots issus de Délire II (in Une Saison en enfer) : « J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe (…) je croyais à tous les enchantements. »

Rimbaud, Images fantômes est un voyage dans la géographie du poète, entre Charleroi et Aden, Londres et Chypre, Marseille et Sils-Maria.

Au commencement étaient la Révolution industrielle, le règne de l’argent, la gloire des banquiers.

Du sang sur de l’or.

On partait faire fortune en Amérique, Rimbaud ira en Abyssinie pour faire de l’argent, l’ambition étant d’avord de « sortir de l’ornière ».

Un homme s’évade, un enfant, un poète, malédiction/bénédiction.

Qui vit dans ce corps ?

« Un soir, écrit l’auteur, sa mère le surprit en train d’écrire des poèmes absurdes, et la famille entière pleura de ne rien y comprendre. »

Les édiles s’offusquent. Mais, monsieur Arche, vous ne nous apprenez rien de neuf sur le sieur Rimbaud ?

« J’ai découvert, lance l’accusé lors d’une deuxième réunion à la mairie de Charleville, une chose intéressante. La présence de Nietzsche à Charleville, en uniforme d’ambulancier de la Prussische Armee défilant derrière tous les Strauss sur la place ducale, en septembre 1870. Il a transporté des cadavres après la bataille de Froeshwiller-Woerth le 6 août 1870, et a ensuite suivi son régiment jusqu’à Sedan, puis jusqu’à Charleville, où il a donné sa démission, écœuré par l’esprit prussien qu’il voyait vraiment à l’œuvre. C’est là qu’il a rencontré Rimbaud, ils ont bu des bocks et de la limonade et cette rencontre, fugace, fulgurante, les a marqués à jamais. Tous deux étaient des marcheurs de haute volée, et la poésie et la philosophie auraient du mal à se remettre de leur passage. Je compte mettre à la fin du livre le poème de Rimbaud « Génie ». Ce poème, Nietzsche aurait pu tout aussi bien l’écrire… »

Il arrive à Paris, illuminé, illuminée.

Alène, Verlaine, haleine, à l’aine, est là.

« Dans le calme des jardins anglais ils vécurent l’amour fou. (…) Rimbaud ne pouvait supporter le bruit du temps qui passe et reprochait à Verlaine de trop écrire alors qu’il cherchait, lui, l’éternité. »

Les bourgeois, affirme Denis Arché, n’ont pas accès à l’amour, qui préfèrent la famille et le confort.

Un rapprochement très juste est fait avec le destin de Marcel Duchamp.

« A trente ans de distance Rimbaud et Duchamp ont vécu la même sidération : l’art n’était plus possible, capturé par « l’horreur économique ». Il y avait une génération entre eux, mais ils ont connu tous deux ce moment du triomphe de la bourgeoisie industrielle qui écrasera tout sur son passage, ce que Nietzsche, exact contemporain d’Arthur, a lui aussi vu à l’œuvre. Si Rimbaud n’avait pas eu dix-sept ans, la poésie serait morte, mais elle finira quand même par disparaître après son évasion. Duchamp, lui, a préféré les porte-bouteilles, plutôt que de voir l’art devenir ce qu’il est en effet devenu, la forme ultime du système marchand. L’un a cessé d’écrire, l’autre a cessé de peindre. »

Comment étreindre la poésie, se demande l’essayiste plasticien ?

Il n’y, aurait compris Rimbaud, que la réalité à étreindre, la rugueuse réalité, le oui-da-non, et foin de la littérature.

Que comprend-on lorsque l’on débarque à Aden ?

Le même monde gangréné qu’en Europe ?

La même pourriture ?

Oui, et tout au bout la sainteté.

Denis Arché, Rimbaud, Images fantômes, éditions Totem (Drôme), 2022

https://www.editionstotem.net/

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