Bhopal, le désastre, par Isabeau de Rouffignac, photographe, et Florence Traullé, écrivain

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©Isabeau de Rouffignac

Bhopal, ville indienne connue autrefois pour ses mosquées remarquables, est désormais synonyme de mort, de torture, d’enfer.

La nuit du 3 décembre 1984, un nuage toxique s’est répandu sur la cité millénaire, émanant d’une usine construite à proximité des bidonvilles fournissant une main d’œuvre bon marché.

Il y eut plus de vingt mille morts, dans les masures, sur les trottoirs, dans les hôpitaux, puis plusieurs centaines de milliers de malades chroniques, des souffrances insupportables – handicaps neurologiques, pathologies mentales et pulmonaires, cécités, malformations à la naissance…

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©Isabeau de Rouffignac

L’usine appartenant à une filiale de la firme américaine Union Carbide produisait des pesticides dont nul ne connaissait la formule, et l’on ne sut comment soigner la population victime d’un des plus grands désastres industriels de l’histoire.

En 2019, la photographe Isabeau de Rouffignac et l’écrivain Florence Traullé se sont rendues à Bhopal, découvrant notamment un désastre avant le désastre, la pollution des eaux souterraines résultant d’années de rejets toxiques dans les nappes phréatiques.

Leur enquête très humaine, en noir & blanc et couleur, comprenant également des images d’archives, fait l’objet du livre Bhopal 03/12/1984 publié par les Editions de Juillet.

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©Isabeau de Rouffignac

Bhopal est empoisonné, pourtant, derrière le rideau végétal où paissent quelques moutons, l’usine létale ne paraît pas si effrayante.

Il y a aujourd’hui des dessins d’enfants sur le mur de béton qui en marque la frontière d’avec les quartiers ouvriers.

Le premier témoin – portrait inaugural – se nomme Nema, qui avait 37 ans alors : « Dans les jours qui ont suivi la catastrophe, il n’a pas quitté le site où l’on dressait des bûchers de fortune. Inlassablement, il a procédé aux crémations des adultes et à l’inhumation des enfants, comme le veulent les traditions hindoues. »

Les victimes ont encore toutes des yeux de désespoir, la nuit effrayante est toujours là.

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©Isabeau de Rouffignac

Ici, on se soigne grâce à la médecine ayurvédique, le chemin vers la réalisation de soi, malgré les difficultés innombrables et les lésions, étant l’un des buts de la pratique – une médecine où l’on touche et où l’on repère des déséquilibres par palpation, intégrant notamment l’histoire personnelle du sujet et de sa famille.

Les photographies sont très belles, rendant compte d’une intimité révélée au contact de l’autre, d’une voie intérieure respectée au suprême, d’une pudeur dans la conscience de l’entièreté de l’être offrant sa confiance au soignant.

Mais le travail n’est pas que sur soi, il s’agit aussi de dénoncer, politiquement, le scandale du manque de prise en charge des victimes et des réparations légitimes.

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©Isabeau de Rouffignac

Sait-on que le site n’est toujours pas nettoyé ?

Au cœur du livre, il y a les noms de la cohorte des défunts, écrits côte à côte, et cette répétition du « new born », désignant les dizaines d’enfants mort-nés.

« La nuit de la tragédie, quand la fuite de gaz laissera échapper un nuage de 25 kilomètres carrés sur les quartiers proches, personne ne connaîtra la conduite à tenir, écrit Florence Traullé dans un long texte explicatif très éclairant. Aucun plan d’alerte n’avait jamais été mis en place. A plus forte raison, aucun exercice n’avait été organisé. »

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©Isabeau de Rouffignac

Les images d’époque sont terrifiantes, qui montrent la désolation, l’abandon de la population, les soins d’urgence, le traumatisme des familles.

Rachida raconte : « Tout était flou dehors. Tout le monde fuyait, avec une seule idée en tête, s’échapper le plus loin possible et sauver sa vie. On pensait qu’il n’y avait pas d’autres choix. Du coup, la danse de la mort a commencé. La douleur était terrible. Quand j’arrivais quand même à ouvrir un peu les yeux, tout ce que je voyais, c’était des tas de cadavres autour de moi et des gens qui couraient à l’aveugle au milieu de ces corps. »

On peut lire aussi, parmi tant de paroles accablantes : « Plus de 40% des médicaments prescrits ne sont pas nécessaires et ils ont des effets secondaires très lourds, pour beaucoup. Quand on demande aux gens ce qu’ils prennent, ils nous répondent qu’ils avalent des kilos de médicaments. »

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©Isabeau de Rouffignac

En fin d’ouvrage, des femmes victimes de Carbide portant des saris racontant le drame de Bhopal regardent pour nombre d’entre elles le spectateur.

Gulab Bai Palsi, 40 ans, a quatre enfants. « Elle souffre, précisent les auteures, d’une infection du sang, d’une dépigmentation de la peau et ne peut presque plus parler. »

Face à de tels témoignages, se battre par un livre très précautionneux pour la dignité de chacun prend tout son sens.

Isabeau de Rouffignac, Bhopal 03/12/1984, textes Florence Traullé et Isabeau de Rouffignac, conception éditoriale Isabeau de Rouffignac, assistée de Richard Volante et Yves Bigot, Les Editions de Juillet, 2021, 208 pages – 170 photographies

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©Isabeau de Rouffignac

Isabeau de Rouffignac – site

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Les Editions de Juillet

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Se procurer Bhopal 03/12/1984

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